Au Bangladesh, « Nous nous adapterons au réchauffement climatique, au prix de notre humanité »

12 novembre 2014 / Entretien avec Nandan Mukherjee

Le Bangladesh est l’un des plus exposés au monde au changement climatique. Rencontre à Dacca avec Nandan Mukherjee, spécialiste bengali de la question. Il dresse un état des lieux alarmant de la situation et pointe du doigt la responsabilité des pays occidentaux.


- Dacca, reportage

Nandan Mukherjee dirige le centre de recherche sur l’environnement et le réchauffement climatique à l’université Brac de Dacca, au Bangladesh, surnommé « le pays de l’eau ». Cette université est chapeautée par la plus grosse Ong au monde : Brac.


Reporterre : Comment le Bangladesh envisage-t-il son avenir ?

Nandan Mukherjee : Il ne s’agit pas de notre avenir, mais de notre présent. Le réchauffement climatique est déjà là. Il suffit de regarder les tempêtes, les cyclones et les inondations. Nous avons toujours connu ces phénomènes mais ces dix dernières années, ils se multiplient et s’intensifient. Les conséquences se traduisent en termes de flux migratoires, de santé, d’agriculture, d’aménagement du territoire et de qualité de l’eau.

J’estime qu’un tiers du pays sera concerné d’ici 2050 par la salinité de l’eau. La population se lave, cuisine, boit de l’eau salée. Au niveau sanitaire, ça se traduit par des maladies de peau, des diarrhées, des problèmes artériels ou encore des cancers.

Qui dit montée des eaux dit aussi déplacement des populations.

Mes recherches montrent que 10 % de la population du sud-ouest a quitté la région entre 2009 et 2012, et cela va s’accentuer. Des millions de personnes sont touchés par les inondations et les catastrophes climatiques, mais combien partiront réellement ? Le problème n’est pas tant le nombre exact de personnes qui vont se déplacer que les conséquences sociales et économiques.

Au sud, la population est pauvre. Le peu qu’elle possède c’est un bout de terrain pour cultiver le riz, un bateau pour pêcher et sa force de travail. En abandonnant leur maison, ces familles repartent de zéro, sans réserve financière. Où vont-elles aller ? À Dacca ? Il y a déjà trop de monde. Passer la frontière avec l’Inde ? Pour y arriver, il faudra sûrement passer par l’immigration illégale.

À vous entendre, le Bangladesh est voué au chaos.

C’est le cas ! Rendez-vous compte de la situation ! Nous n’avons rien demandé, nous ne sommes pas responsables de ce qu’il se passe. Ce sont les pays occidentaux, comme les États-Unis ou l’Europe, qui ont provoqué le réchauffement climatique. Pas nous, et pourtant, c’est à nous d’en assumer les conséquences.

L’Homme a une capacité d’adaptation énorme. Il y a des endroits au Bangladesh où des enfants ne boivent qu’un verre d’eau potable par jour, c’est inhumain et pourtant ils y parviennent. Alors demain, quand ça sera pire, nous nous adapterons encore, comme l’espèce humaine l’a toujours fait, mais à quel prix ? Au prix de notre humanité. La délinquance, la corruption, les vols, les agressions vont se multiplier. Nous allons devenir des animaux.

Pourquoi ne fuyez-vous pas le pays ?

Ce n’est pas parce que nous n’avons pas la main sur notre avenir, qu’il ne faut rien faire. Moi et mon équipe, nous travaillons sur le terrain, avec les populations qui souffrent, qui s’appauvrissent. On fait ce qu’on peut et c’est ce qui compte. C’est pour ça que je suis là. Nous essayons de comprendre ce qui se passe pour savoir comment agir et comment s’adapter.

Nous sommes un pays maudit. À chaque fois que nous faisons un pas en avant, comme notre croissance économique, une catastrophe arrive. Le Rana Plaza en avril 2013 par exemple, ou encore, il y a quelques mois, un bateau de réfugiés qui fait naufrage.

Le réchauffement climatique bloque notre développement, nous pousse à rester pauvre et à l’être encore plus. Si aujourd’hui, des enfants ne boivent qu’un verre d’eau par jour, que va-t-il se passer pour mes enfants quand ils auront quinze ans ? On ne peut pas laisser faire ça.

- Propos recueillis par Julie Lallouët-Geffroy


Puisque vous êtes ici…

… nous avons une petite faveur à vous demander. Dans une période où les questions environnementales sont sous-représentées dans les médias malgré leur importance, Reporterre contribue à faire émerger ces sujets auprès du grand public. Le journal, sans propriétaire ni actionnaire, est géré par une association à but non lucratif. Nous sommes ainsi totalement indépendants. Personne ne dicte notre opinion. Cela nous permet de couvrir des évènements et thèmes délaissés par les autres médias, de donner une voix à ceux qui ne sont pas audibles, et de questionner les puissants en les mettant face à leurs responsabilités.

Il n’y a jamais eu autant de monde à lire Reporterre, mais nos revenus ne sont pourtant pas assurés. Contrairement à une majorité de médias, nous n’affichons aucune publicité, et nous laissons tous nos articles en libre accès. Vous comprenez sans doute pourquoi nous avons besoin de demander votre aide. Reporterre emploie une équipe de journalistes professionnels, qui produit quotidiennement des informations, enquêtes et reportages. Nous le faisons car nous pensons que notre vision, celle de la préservation de l’environnement comme sujet majeur de société, compte — cette vision est peut-être aussi la vôtre.

Si toutes les personnes qui lisent et apprécient nos articles contribuent financièrement, la vie du journal sera pérennisée. Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre — et cela ne prend qu’une minute. Merci.

Soutenir Reporterre


Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre.

Source : Julie Lallouët-Geffroy pour Reporterre

Photos : Arnaud Gastaut.

Lire aussi : Changement climatique : les victimes témoignent


Cet article a été rédigé par une journaliste professionnelle et a entrainé des frais. Merci de soutenir Reporterre :


THEMATIQUE    Climat
27 mars 2019
L’eusko basque, première monnaie locale européenne
Alternative
19 avril 2019
La Défense bloquée toute la journée par les activistes du climat
Reportage
22 avril 2019
Pourquoi soutenez-vous Gaspard Glanz ?
Une minute - Une question


Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre

Sur les mêmes thèmes       Climat