Au-delà des records de chaleur, le climat risque de s’emballer

7 janvier 2019 / Alexandre-Reza Kokabi (Reporterre)

Depuis que l’on mesure la température, jamais sa moyenne annuelle n’a été aussi élevée en France. À l’échelle mondiale, les quatre dernières années sont les plus chaudes jamais enregistrées. La concentration de gaz à effet de serre dans l’atmosphère fait peser le risque de franchir un seuil d’emballement du climat.

L’année 2018 est la plus chaude jamais mesurée en France métropolitaine. La moyenne annuelle des températures de l’Hexagone s’est élevée à 13,9 °C, du jamais vu depuis les premières mesures météorologiques recueillies en 1900. C’est 1,4 °C au-dessus des moyennes de la période de référence 1981-2010. Les précédents records avaient été enregistrés en 2014 (+ 1,2 °C) et en 2011 (+1,1 °C).

« 1,4 °C d’excédent par rapport aux températures moyennes, ça peut paraître peu, concède François Jobard, prévisionniste à Météo France, mais en réalité ça correspond à la différence thermique entre Paris et Toulouse. Or, en 2018, la capitale a justement expérimenté l’équivalent d’une année à Toulouse. »

L’année avait déjà démarré très fort, par « le mois de janvier le plus doux que la France ait vécu depuis le début des relevés », observe François Jobard. Février et mars étaient plus proches des normales saisonnières, « mais d’avril à décembre, poursuit le météorologue, nous avons traversé une séquence de neuf mois consécutifs significativement plus doux que la normale. Ce n’était jamais arrivé. » L’été 2018 a été particulièrement chaud, seulement supplanté dans les annales par celui de 2003, gravé dans les mémoires en raison des 19.490 morts liés à la forte canicule.



Quels sont les facteurs explicatifs de cette année exceptionnellement chaude ? Le nord de l’Europe, observe Météo France, a vécu de fréquentes situations de type « régime scandinave », c’est-à-dire des hautes pressions centrées sur la Scandinavie. « Ce temps a favorisé l’apport d’air continental particulièrement sec et chaud, d’avril à septembre », note François Jobard.

Les conséquences de ce réchauffement planétaire sont « lourdes, innombrables et inégalement réparties à travers les régions du monde »

Mais ce phénomène n’explique pas tout. Certes, la variabilité naturelle « fait osciller les températures d’une année sur l’autre, dit le climatologue Hervé Le Treut, mais ce que nous observons depuis un demi-siècle, de manière frappante, c’est une hausse régulière des températures, très corrélée au fonctionnement de nos sociétés et à l’accumulation des gaz à effet de serre émis mondialement ».

D’après les mesures de l’Organisation météorologique mondiale (OMM), institution spécialisée des Nations unies, les gaz à effet de serre atteignent des records de concentration dans l’atmosphère terrestre. Or, l’intensification de l’effet de serre, due aux émissions humaines de gaz à effet de serre (GES), constitue la force motrice principale du changement climatique observé depuis un demi-siècle.

La France a gagné 1,4 °C depuis 1900 et la tendance s’accélère : sur les dix années les plus chaudes jamais enregistrées, neuf l’ont été après l’an 2000. « Il n’est pas étonnant que chaque nouvelle année apporte son lot de records car les normales climatologiques, qui représentent des moyennes thermiques sur 30 ans, ne cessent d’augmenter depuis les années 1960 », déplore François Jobard. La température moyenne sur trente ans, de 1988 à 2017, est de 12,9 °C en France. Pourtant, jusqu’à la fin des années 1980, une température annuelle de 12,9°C n’avait jamais été atteinte.

Le cas de la France n’est pas isolé. Une bonne partie de l’Europe et de la Méditerranée, certaines régions de l’Afrique, l’ouest de l’Alaska ou encore l’Australie ont vécu une année particulièrement chaude », confirme François Jobard. À l’échelle mondiale, les quatre dernières années sont les plus chaudes enregistrées depuis les premiers relevés. 2018 devrait figurer au 4e rang, derrière 2016, 2015 et 2017. L’Allemagne, l’Autriche, la Pologne ou la Suisse ont, comme leur voisin français, enregistré leur record de température annuelle.

77 records mensuels de chaleur ont été battus à travers le monde, pour sept records absolus. Entre le 25 juin et le 27 juin, à Qurayyat (Oman), la température n’est pas descendue en dessous de 41,9 °C durant 51 heures. Un record mondial de la plus haute température minimale sur 24 heures.

Les conséquences de ce réchauffement planétaire sont « lourdes, innombrables et inégalement réparties à travers les régions du monde, explique Hervé le Treut. Les grandes calottes glaciaires groenlandaises et antarctiques fondent et provoquent une élévation du niveau des mers. Les équilibres écosystémiques sont très perturbés. Les vagues de chaleur, les sécheresses et les précipitations sont plus fréquentes et extrêmes, tout comme le risque de voir des évènements météorologiques puissants se produire ».

« Nous sommes certains que le changement climatique amplifie fortement les risques » 

Ces évènements s’avèrent coûteux en vies humaines et engendrent des pertes écologiques et économiques importantes. De juillet à août, puis en novembre, la Californie a été ravagée par de violents incendies. Le Camp Fire, le feu de forêt le plus meurtrier de l’histoire des États-Unis (au moins 88 morts), a détruit la ville de Paradise et causé entre 7,5 milliards et 10 milliards de dollars de dommages. Les ouragans Florence et Michael ont frappé les États-Unis, les Caraïbes et l’Amérique centrale en septembre et en octobre. Le typhon Mangkhut a touché les Philippines en septembre et a fait au moins 81 morts dans le nord de l’archipel.

En France, des inondations se sont produites les 15 et 16 octobre dans l’Aude, dues aux crues de nombreux cours d’eau. Les hauteurs d’eau ont atteint, par endroits, des niveaux jamais observés depuis 1891. Quinze personnes ont perdu la vie et 257 communes ont été reconnues en état de catastrophe naturelle.

« Les liens de causalité sont complexes et l’ensemble de ces phénomènes n’est pas attribuable de manière évidente au changement climatique, dit Hervé Le Treut. Mais face à ces dérèglements, il faut raisonner sur des faisceaux de présomption. Et nous sommes certains que le changement climatique amplifie fortement les risques. »

Selon le cinquième rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), si rien n’est fait pour inverser la tendance actuelle en matière d’émissions de gaz à effet de serre, d’ici la fin du siècle un épisode tel que la canicule de l’été 2003 deviendrait courant en France, voire serait régulièrement dépassé, en intensité et en durée. L’Hexagone devrait connaître, d’ici 2100, des sécheresses agricoles quasi continues et de grande intensité.

Un rapport publié par la revue The Lancet, dédié aux aspects sanitaires du changement climatique, révèle également que la hausse des températures fait peser un risque « inadmissible » sur la santé actuelle et future des populations du monde entier : elle augmente notamment le nombre de chocs cardiovasculaires liés aux canicules, la propagation de virus et les pénuries alimentaires.

L’humanité est loin d’une telle trajectoire, et les émissions de dioxyde de carbone (CO2) ont de nouveau augmenté

D’où l’urgence, pour l’humanité, de réduire drastiquement ses émissions de gaz à effet de serre. Selon les scientifiques du Giec, les émissions nettes de CO2 doivent atteindre zéro à l’horizon 2050 pour stabiliser la température terrestre en dessous de 1,5 °C par rapport à l’ère préindustrielle. En d’autres termes, la quantité de CO2 entrant dans l’atmosphère doit être égale à la quantité de CO2 éliminée par les puits naturels (océans et forêts) ou technologiques (captation du carbone atmosphérique), et ce afin de limiter les dégâts du changement climatique sur les écosystèmes et les sociétés humaines.

Mais l’humanité est loin d’une telle trajectoire, et les émissions de dioxyde de carbone (CO2) ont de nouveau augmenté de près de 2,7 % en 2018 selon les projections du Global Carbon Project. Cette tendance laisse craindre un emballement climatique et des changements de régime importants, brusques et persistants dans la fonction et la structure des écosystèmes, comme le souligne une étude parue dans Science le 21 décembre.

« Nous n’en sommes pas encore là car nous restons dans une phase où le réchauffement obéit à peu près aux émissions de gaz à effet de serre, tempère Hervé Le Treut. Malgré tout, le risque d’un emballement est bien réel. On peut imaginer qu’à un moment donné, à force d’abîmer la biodiversité, de réchauffer l’atmosphère, les écosystèmes ne s’adaptent plus et ne remplissent plus leurs fonctions. Il n’est alors pas exclu que nous passions, dans le futur, différents seuils d’emballement. »

2018 fait désormais partie du passé. Qu’en sera-t-il pour les années à venir ? « Il peut y avoir des fluctuations, des années moins chaudes que d’autres, mais ça continuera de monter, même en dent de scie », dit François Jobard. Les premiers résultats amers de 2019 émanent de l’Antarctique. La surface occupée par la banquise, au 1er janvier 2019, était de 5,468 millions de km². Elle n’avait jamais été aussi peu étendue à cette période de l’année.



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Lire aussi : Le niveau de CO2 dans l’atmosphère n’a jamais été aussi élevé depuis trois millions d’années

Source : Alexandre-Reza Kokabi pour Reporterre

Photo :
. chapô : Pixabay (CC0)

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