CHRONIQUE - Tant qu’il reste des vélos, des castors et des cours d’eau...

4 novembre 2014 / Corinne Morel Darleux

David tenait une boutique de vélos, fonctionnant à l’électricité verte, avec lesquels on pouvait se balader le long de la dernière rivière sauvage des Alpes. La crise a fermé la boutique, la pollution et le réchauffement climatique menacent l’équilibre du cours d’eau. Mais pour l’heure, on peut encore voir des écrevisses à pattes blanches dans la Drôme.


David, quarante ans, les yeux rieurs et le chapeau vissé sur la tête, une cigarette roulée au bec. On le croise tantôt l’été aux champs quand il s’agit de prêter la main au terrain, tantôt au comptoir chez Annie autour d’un petit verre de blanc ordinaire à cinquante centimes avec les gars du coin.

Mais le plus souvent, c’est dans sa boutique, occupé à serrer des boulons et à regonfler des pneus, qu’on passe le saluer. Son métier, c’est loueur de vélos, des bicyclettes à assistance électrique. Et croyez-moi, dans le Vercors quand il s’agit de partir à l’assaut du ciel et des montagnes, le petit coup de pouce électrique, ici fourni par Enercoop, ça a son utilité.

L’idée était belle

Avant, David était gestionnaire de campings. Une activité qui l’a mené aux quatre coins de France, aiguisant sa gouaille de petit-fils de gitane et lui donnant une expérience de gestion affûtée. Des vélos pour tous, l’idée était belle : de l’écomobilité pour les touristes l’été, de la longue durée pour les habitants hors saison. Et dans le Diois un emploi qui se crée c’est un peu la fête.

Tout le monde a donc abondé, les collectivités, la Région et les fonds européens, les programmes d’initiative et de développement rural, et la boutique a pu se monter. Des circuits sur mesure pour aller de producteur en producteur dans la Vallée de Quint, des concerts et performances artistiques avec des rendez-vous tenus secrets et des animations imprévues, des dépannages assurés en camionnette en cas de souci, et de la bonne humeur comme s’il en pleuvait.

Las, trois ans plus tard, force est de constater que la crise nous rattrape jusque dans la vallée : les touristes arrivent le coffre de leur voiture déjà chargé de tout ce qu’il leur faut pour le séjour, les commerçants locaux sont dépités. Et quand il s’agit de s’offrir en famille une demi-journée d’activités de loisirs, il faut faire des choix au plus serré, et pour le même prix on retrouve les gamins à l’accrobranche ou sur un kayak à descendre la Drôme, plutôt qu’à vélo pour pique-niquer en haut du Col du Royer.

Alors la boutique va fermer. Et David revend les vélos. Ceux qui m’ont permis de faire mon premier col, fière et ravie. Ceux qui nous ont emmenés près d’une boucle de la Drôme cet été. Après un apéro-diner chez Guillaume, on s’était dépêchés de partir avant que la nuit tombe pour aller voir les castors.

La dernière rivière sauvage

C’est David qui nous avait parlé de ce coin qu’il avait repéré en se baladant comme à son habitude le long de la rivière. Et effectivement, en s’approchant tout silencieusement, en scrutant les remous de l’eau, on a pu les observer. Se prendre un fou rire vite étouffé pour ne pas les effaroucher, à voir un des castors se prendre une grosse pierre en voulant surfer sur le dos le long du courant.

La Drôme est la dernière rivière sauvage des Alpes. Vierge de toute intervention humaine, sans entrave ni barrage. Des berges naturelles, un cours changeant, le débit variant avec les intempéries. Les lendemains d’orage, l’eau se charge et devient marron, l’hiver la fonte des neiges fait doubler son volume, les jours de calme elle retrouve ses tons bleu lagon.

D’un été sur l’autre, l’emplacement des trous d’eau se modifie, les lieux de baignade aussi. La rivière est vivante. Elle fournit le plaisir des yeux, au creux de la vallée le long de la voie ferrée, elle rafraîchit les jours de grosse chaleur, elle accompagne les promeneurs.

Depuis sa source, à 1.200 mètres d’altitude dans le Haut Diois, ses ramifications permettent aux agriculteurs d’irriguer leurs cultures. En amont, ils fournissent les bassins d’élevage de la truite d’Archiane élevée en montagne. Plus loin, un affluent fait tourner une turbine qui fournit de l’énergie hydro-électrique. Là, c’est un atelier de transformation d’herbes aromatiques et médicinales qui s’y approvisionne.

Ici enfin, c’est un lac, formé par des éboulis rocheux, qui ravit pêcheurs et baigneurs. Et sur le site des Ramières, classé réserve nationale naturelle et situé un peu plus bas en allant vers le Rhône, on retrouve plus de 650 espèces végétales, des milans noirs, un poisson endémique, l’Apron du Rhône... Et des castors.

Tant qu’il reste des castors...

Certains jours pourtant, la baignade est interdite pour cause de pollution. Pas celle des grosses industries, il n’y a pas d’usine ici. Non, dans le Diois, c’est une autre forme de pollution, principalement d’origine touristique l’été, avec des « rejets » trop nombreux pour le retraitement, mais aussi vinicole et agricole le reste de l’année, à base d’azote, de nitrates et de pesticides.

Un gros travail de traitement et d’épuration, parfois à base de lits de roseaux, a été réalisé depuis les années 80 : à l’époque 80 % du linéaire de la rivière était impropre à la baignade, aujourd’hui la proportion s’est inversée. Grâce au travail du syndicat mixte de rivière, de la mobilisation des élus et usagers réunis en comité de bassin, et avec l’adoption à titre expérimental au début des années 90 du tout premier schéma d’aménagement et de gestion des eaux (SAGE) en France.

Mais le changement climatique menace à nouveau de mettre à mal cet équilibre fragile : neige et pluies moins abondantes à terme, multiplication des épisodes de sécheresse, tout cela risque fort d’augmenter la demande de prélèvement en eau, notamment pour l’agriculture. Une étude de l’INRA en 2007 prévoyait déjà que le réchauffement entraînerait une hausse des besoins en eau de 14 % pour l’irrigation d’une parcelle de maïs dans la vallée de la Drôme.

Mais pour l’heure, dans les cours d’eau de la Gervanne et la Roanne, quand on enfourche un vélo pour aller se baigner on a encore parfois la chance de croiser des écrevisses à pattes blanches. Tant qu’il reste des vélos, tant qu’il reste des castors, et tant qu’il reste des cours d’eau...




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Source et photos : Corinne Morel Darleux pour Reporterre

Corinne Morel Darleux est coordinatrice des assises pour l’écosocialisme, membre du Parti de Gauche, et conseillère régionale Rhône Alpes. Son blog : Les petits pois sont rouges.

Lire aussi la dernière chronique de Corinne Morel Darleux : La doctoresse et le fermier. Nourrir, prévenir, soigner


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