Climat : le gouvernement Philippe hypothèque l’avenir de la jeunesse

22 février 2019 / Xavier Capet

Ce vendredi, la jeunesse européenne se mobilise à nouveau contre la faiblesse des actions gouvernementales face au dérèglement climatique. En France, explique l’auteur de cette tribune, les jeunes ont de très bonnes raisons de faire grève : Édouard Philippe va renoncer aux objectifs que la France s’était donnés en signant l’Accord de Paris.

Xavier Capet est directeur de recherche Centre national de la recherche scientifique (CNRS) au laboratoire d’océanographie et du climat (Locean, Institut Pierre-Simon-Laplace). Il adresse cette lettre aux parents et grands-parents des jeunes qui se mobilisent contre l’inaction climatique.


Les étudiants et lycéens de plusieurs pays européens sont engagés dans un mouvement de grève portant sur la faiblesse des actions des gouvernements face aux dérèglements climatiques. Vendredi 15 février, ce fut au tour des jeunes Français de les rejoindre.

Quel regard les adultes vont ils/elles porter sur ce mouvement ? Les fuites récentes sur le projet de loi énergie du gouvernement Philippe confirment le bien-fondé de ces grèves et des appels à la désobéissance civile qui pourraient suivre.

L’Accord de Paris négocié en 2015 sous l’égide de l’ONU et signé par toute l’Union européenne vise à limiter l’élévation de la température moyenne de la planète nettement en dessous de + 2 °C et si possible plutôt + 1,5 °C. Au-delà de + 1,5 °C, les risques d’effets irréversibles sur le système Terre s’accroissent considérablement. Certains de ces effets viendront eux-mêmes contribuer à des augmentations supplémentaires de température, d’où un risque grandissant d’emballement climatique.

Ne pas dépasser le seuil de + 1,5 °C ou + 2 °C a des implications très claires sur la quantité totale d’énergies fossiles qu’il est encore possible de brûler. Sans action de réduction radicale de ces combustions, nous aurons utilisé ce quota dans environ 10 ans pour le seuil de + 1,5 °C, et 20 ans pour celui de + 2 °C. Commencerait alors une « aventure » climatique que la communauté scientifique recommande vivement d’éviter.

La France comme beaucoup d’autres pays est incapable de réduire ses émissions et continue d’alourdir le fardeau des générations futures 

Au contraire des particules fines qui, lorsqu’elles sont émises, n’empoisonnent que ceux qui les respirent, l’ampleur du dérèglement climatique à un moment donné est donc liée au cumul de toutes les émissions passées. Les implications en matière de justice intergénérationnelle sont majeures. Elles affectent l’ensemble des relations entre générations, sous des formes impensées jusqu’à maintenant. Une partie du dérèglement climatique qui nous affecte déjà provient des émissions de nos aïeux. À leur décharge, ils n’avaient pas conscience du problème et ont de toute façon plus modestement contribué au cumul actuel des émissions.

Nos enfants et petits-enfants, leurs enfants… vont également vivre avec les émissions de ces aïeux qu’ils n’ont pas connus, mais surtout avec celles, massives, de leurs parents et grands-parents. Avec leurs émissions aussi bien sûr, plus ou moins grandes selon que le monde va changer vite ou lentement.

Le gouvernement Philippe s’apprête à abdiquer sur les objectifs de réduction qui le concernent. Dans le même temps, il prétend renforcer les efforts à réaliser après 2030 avec une nébuleuse neutralité carbone affichée pour 2050. La France comme beaucoup d’autres pays est incapable de réduire ses émissions et continue d’alourdir le fardeau des générations futures, derrière des écrans de fumée de plus en plus lamentables.

Il reviendra aux jeunes en grève pour le climat (et à ceux qui restent en classe) de payer demain pour les renoncements du gouvernement Philippe.

Il reviendra aux jeunes en grève pour le climat (et à ceux qui restent en classe) de payer demain pour les renoncements du gouvernement Philippe. S’ils ont encore le loisir de se choisir un destin collectif, ils seront d’ici peu face à trois choix : gérer une décarbonation de l’économie sur un rythme bien plus vertigineux que celui que nous sommes incapables de nous imposer aujourd’hui ; laisser filer le dérèglement climatique et renoncer à l’objectif climatique de l’accord de Paris (+ 1,5 °C, 2 °C max) ; ou se lancer dans un recours massif à la géo-ingénierie.

Notre responsabilité d’adultes est de bien prendre la mesure de ce que représentent ces choix et notamment le dernier. La géo-ingénierie est la seule voie qui permette à nos sociétés de se perpétuer, en préservant notamment nos illusions sur la marche du progrès. De nombreuses options de fuite en avant techno-scientifiques sont sur la table. Capter et enfouir sous Terre du CO2 par centaines de milliards de tonnes, comme envisagé dans certains scénarios du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), semble avoir la faveur actuelle des « experts » (mais la mode pourrait se révéler changeante). Les calculs de coût les plus optimistes font tourner la tête. Sous réserve de faisabilité, enfouir l’équivalent des émissions françaises actuelles pourrait coûter 50 milliards chaque année. L’infrastructure géo-industrielle nécessaire pour cette géo-ingénierie n’existe pas, même sur le papier. Elle serait fatalement à la démesure de celle que nous ne cessons de bâtir afin d’extraire et brûler toujours plus de ressources fossiles. Ces deux infrastructures pourraient d’ailleurs n’en faire qu’une et coexister pour le plus grand plaisir du secteur des énergies fossiles en quête de nouveaux marchés. Des générations d’êtres humains auraient alors à vivre l’œil rivé sur les fuites potentielles de réservoirs géologiques profonds remplis de CO2 injecté à plusieurs dizaines de fois la pression atmosphérique. Tout cela pour se donner, hypothétiquement, quelques décennies supplémentaires d’addiction aux hydrocarbures et à l’hyperconsommation.

Face à une telle situation, l’état d’insouciance et de frivolité nécessaire à l’expansion continue du PIB n’est plus de mise 

Comment pouvons-nous envisager sérieusement que nos enfants et petits enfants souhaiteront payer de ce prix, l’espoir toujours plus incertain de vivre en classe moyenne occidentale ? Comment nous sentirons-nous au moment de les laisser aux prises avec les conséquences de nos choix absurdes : dérèglement climatique ; pollutions des sols, des nappes phréatiques et des océans ; perte massive de biodiversité ; transition superficielle des économies ; sociétés minées par les inégalités ; et, ultime fardeau en France, acharnement à faire durer une filière nucléaire dont ces jeunes devront assurer le démantèlement sans même pouvoir louer notre prévoyance technique et financière.

Face à une telle situation, l’état d’insouciance et de frivolité nécessaire à l’expansion continue du PIB n’est plus de mise et connaît d’ailleurs ses premiers trous d’air. Les jeunes manifestants climatiques (et une fraction croissante des adultes) l’ont bien compris, tout cela n’est pas tenable.

Écoutons leur clameur et trouvons ensemble le courage qui fait cruellement défaut, en particulier au sein des « élites ». Ils sont presque adultes et nous demandent de l’être. Il est bien trop tard pour se faire croire que nous allons leur laisser un monde meilleur que celui dont nous avons hérité. Mais pouvons-nous les accueillir dans leur vie d’adulte avec au moins une bonne nouvelle ? Celle que nous engageons une transformation profonde de notre société qui ouvre enfin un avenir raisonnable socialement et écologiquement ? Le seul grand débat dont nous avons besoin en ces circonstances impérieuses est ouvert, prospectif, horizontal, et il porte sur la manière d’engager cette transformation, sans plus attendre.




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Lire aussi : La grève des jeunes pour le climat gagne Paris

Source : Courriel à Reporterre

Photos :
. chapô : manifestation des jeunes devant le ministère de la Transition écologique et solidaire, vendredi 15 février, à Paris. @JeunesClimatIDF sur Twitter
. Philippe : @EPhilippePM sur Twitter

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.


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