Dans les Balkans, ours et humains réapprennent à vivre ensemble

25 mars 2019 / Louis Seiller (Reporterre)

Jusqu’à récemment dans les Balkans, les ours bruns étaient arrachés à la forêt pour divertir et enrichir les humains. Aujourd’hui, des lois interdisent la possession de ces animaux, les captifs sont recueillis par des centres spécialisés, la pédagogie progresse. Et la Slovénie est un modèle en Europe de coexistence entre ours et humains.

  • Tirana (Albanie), correspondance

C’est un endroit où l’on vient autant pour se nourrir que pour se montrer. Sur les hauteurs de Tirana, sous les pins du grand parc, La Table de l’ours (Sofra e Ariut, en albanais) s’est imposée comme l’un des restaurants les plus en vue de la capitale albanaise, où l’on convie les visiteurs prestigieux. Ici, il ne faut surtout pas manquer de faire un « selfie » avec Liza et Mark ou de laisser ses enfants leur lancer les restes du repas. Liza et Mark ? Les deux ours bruns qui, depuis une douzaine d’années, font les cent pas dans leur cage de 50 m², et sont devenus bien malgré eux l’attraction phare de l’établissement. Mais ils pourraient bientôt retrouver la liberté.

Un ours en cage dans un bar ou même dans un jardin privé était chose courante dans les Balkans il y a encore quelque temps. Les arracher à leur état naturel était un fait de bravoure pour certains hommes. Pas plus tard qu’en 2017, on pouvait croiser un montreur d’ours sur les plages albanaises et, pour 1 €, poser avec l’animal enchaîné. Mais, pour les Ursus arctos arctos des Balkans, le calvaire semble toucher à sa fin. « Notre campagne Sauvez les ours les plus tristes s’est d’abord concentrée sur l’Albanie, en commençant par la médiatisation de Tomi, “l’ours le plus triste du monde”, surnommé “l’ours à la bière” », explique Carsten Hertwig, de l’ONG Four Paws. Une pétition signée par plus de 400.000 personnes et une forte mobilisation médiatique ont porté leurs fruits : « Près de 30 ours bruns provenant de conditions de détention, pour certaines extrêmement cruelles, ont été sauvés et transférés dans des sanctuaires à l’étranger. » Selon le ministère de l’Environnement albanais, seuls dix ours seraient encore derrière les barreaux.

« Rappeler la cruauté dont les ours ont été victimes, pour que cela ne se reproduise pas »

En Grèce, en Bulgarie ou au Kosovo, plusieurs centres adaptés pour recueillir ces animaux traumatisés ont vu le jour ces dernières années. Ainsi, dans une forêt près de Pristina, la capitale du Kosovo, les anciens « ours de restaurants » du pays se réadaptent lentement à leur nouvelle vie. « L’idée est née à l’automne 2010 quand le fait de posséder un ours a été déclaré illégal, explique Taulant Hoxha, l’un des responsables du sanctuaire. À cette époque, il y avait 13 ours qui vivaient dans de minuscules cages pourries, à côté de restaurants dans le but d’attirer les clients. » Comme en Albanie, la coopération de Four Paws avec les autorités a permis de rapidement changer la donne. Depuis 2014, aucun ours en captivité n’a été rapporté au Kosovo. « Aujourd’hui nous fournissons un foyer permanent à 19 ours, poursuit Taulant Hoxha. Trois d’entre eux avaient été achetés illégalement comme animaux domestiques par des familles alors qu’ils n’étaient âgés que de quelques semaines. Ici, les oursons ont eu la chance de grandir dans un environnement adapté à l’espèce. »

Un ours dans un restaurant dans le nord de l’Albanie.

Alors que la protection de la nature est encore un domaine balbutiant dans le jeune État kosovar, le centre accueille chaque année plus de 35.000 visiteurs. « En enseignant aux enfants pourquoi il est si important de préserver la nature sauvage, nous espérons qu’ils tireront les leçons de leur expérience et plaideront tout au long de leur vie en faveur d’un traitement humain des animaux », explique Taulant Hoxha. Un lieu pédagogique ouvert au public, c’est ce que demandent aussi beaucoup de gens à Tirana, déçus de voir partir les ours albanais en Autriche ou en Suisse. « “Exporter” les ours vers d’autres pays est une bonne solution compte tenu des conditions dans lesquelles ils sont gardés, reconnaît Aleksandër Trajce, de l’ONG PPNEA. Mais les conserver dans un sanctuaire de sauvetage approprié en Albanie est important, car ce sont les trésors naturels du pays, et cela permet surtout de rappeler la cruauté dont ils ont été victimes, pour que cela ne se reproduise pas. » L’ONG Four Paws assure travailler avec les autorités locales pour créer un premier lieu dédié à la faune traumatisée.

Un montreur d’ours dans une grande ville du nord de l’Albanie, en 2015.

Dans les Balkans, l’ours n’a pas toujours été soumis aux sévices de l’homme. Dans les montagnes albanaises, où des traditions ancestrales perdurent, certains habitants le considèrent au contraire comme leur égal. « L’ours y est toujours traité comme un être humain, assure Aleksandër Trajce, des attributs semblables lui sont conférés. Les habitants de ces hautes terres lui ont même donné un nom humain : “Daja Ali” [oncle Ali]. C’est comme ça qu’ils l’appellent quand ils le rencontrent dans la nature. »

« La majorité des Slovènes considère les ours comme un élément précieux de la nature et souhaite les conserver pour les générations futures » 

Cette proximité ancienne entre les humains et le grand voyageur à quatre pattes perdure également près des denses forêts de Slovénie. La « Suisse des Balkans » est souvent saluée comme un modèle en la matière. « Les ours n’ont jamais été exterminés de Slovénie, explique Aleksandra Majic, biologiste à l’université de Ljubljana. La majorité des Slovènes considère les ours comme un élément précieux de la nature et souhaite les conserver pour les générations futures. » Alors qu’aucun consensus européen n’a été trouvé sur les mesures à prendre pour protéger l’espèce, les Slovènes ont entrepris d’importants efforts. Grand comme la Picardie, le pays abrite aujourd’hui près de 800 ours. « D’énormes ressources ont été consacrées au traitement des conflits entre les hommes et les ours, assure Aleksandra Majic, notamment en matière de prévention des dommages agricoles. La population d’ours a doublé sans augmenter les dommages causés. »

Les forêts des Alpes dinariques abritent un quart des ours européens.

Les ours des Balkans représentent plus du quart de la population européenne avec 3.950 individus recensés en 2016. « Il s’agit de la population d’ours bruns en bonne santé la plus occidentale d’Europe [Scandinavie à part], assure Aleksandra Majic. Elle est souvent considérée comme un facteur important pour permettre le retour des ours dans les parties de l’Europe occidentale où il existe des habitats propices, mais où les ours ont été exterminés. » Beaucoup d’espoirs sont ainsi placés dans l’expansion naturelle des individus des Alpes dinariques vers le nord, et les Alpes occidentales. Les querelles nationalistes n’ont ici pas voix au chapitre et plusieurs programmes transnationaux ont vu le jour, comme entre la Croatie et la Slovénie. Les compères de l’ours ne sont pas oubliés. Dans un contexte de fort développement de « l’écotourisme » dans la région, le nouveau projet Carnivora Dinarica veut ainsi favoriser la coexistence de l’humain avec les grands carnivores des forêts que sont le loup, le lynx et, bien sûr, l’ours brun.


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Lire aussi : Dans les Pyrénées, ces bergers qui ne veulent pas la peau de l’ours

Source : Louis Seiller pour Reporterre

Photos : © Louis Seiller/Reporterre sauf :
. chapô : L’ours Ron dans le sanctuaire des ours de Prishtina, en octobre 2018. © Four Paws


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