En Équateur, le « progrès » extractiviste détruit le « bien vivre » indigène

9 octobre 2017 / Alessandro Pignocchi



Les promesses de sortie de la dépendance au pétrole et de l’extractivisme portées par Rafael Correa en Équateur ont fait long feu, explique l’auteur de cette tribune. Qui raconte en particulier comment la région amazonienne est celle qui a le plus souffert de politiques s’appuyant sur un « concept de progrès tristement standard ».

Alessandro Pignocchi est chercheur en sciences cognitives et philosophie de l’art, illustrateur et auteur de bandes dessinées. Il a publié Anent - Nouvelles des Indiens jivaros, préfacé par Philippe Descola, chez Steinkis. Il anime aussi un blog dont il a tiré une bande dessinée, Petit traité d’écologie sauvage, publié chez le même éditeur.

Alessandro Pignocchi.

L’élection en 2007 de Rafael Correa à la présidence de l’Équateur a suscité d’immenses espoirs. Correa avait placé au cœur de son programme la sortie progressive de la dépendance au pétrole et de l’extractivisme en général, et promettait de trouver des voies de développement alternatives, aux antipodes des errements du néolibéralisme. Il a concrétisé cette volonté dès 2008 en faisant inscrire dans la Constitution une notion de « bien vivre » d’inspiration kichwa (le « sumak kawsay ») qui englobe une reconnaissance des droits de la nature et de la souveraineté des peuples autochtones sur leurs territoires. Dix ans plus tard, la popularité de Correa reste importante en Équateur, comme l’indique l’élection en mai dernier de son ancien vice-président, Lenin Moreno, à la tête du pays.

Les chiffres, en matière notamment de réduction de la pauvreté, de scolarisation ou d’accès à la santé, sont très flatteurs pour le gouvernement Correa. Le réseau routier a par ailleurs été modernisé de façon spectaculaire et, plus difficilement chiffrable, mais très tangible lorsqu’on est sur place, la vision que les Équatoriens ont de leur pays est nettement plus optimiste et positive qu’il y a dix ans.

En revanche, si le pays a su se doter des moyens d’exercer sa souveraineté sur ses ressources naturelles, la dépendance à l’exportation de matières premières n’a nullement été résolue, bien au contraire. L’interminable conflit qui oppose le gouvernement aux Indiens d’Amazonie shuar et à des paysans métis autour de l’ouverture d’immenses mines de cuivre de concession chinoise, au cœur de la forêt, semble à lui seul montrer que la « révolution citoyenne » de Correa s’est fracassée aux écueils de toujours.

Histoire coloniale et capitalisme mondialisé

Paola Carrera, sous-secrétaire d’Etat au ministère de l’Environnement pendant huit ans sous la présidence Correa, rappelle cependant que sortir l’Équateur de l’extractivisme équivaut à s’émanciper du rôle attribué à toute l’Amérique latine par son histoire coloniale et le capitalisme mondialisé, celui de pourvoyeur de matières premières et d’importateur de produits manufacturés. Ce n’est pas une mince affaire et dix années sont certainement insuffisantes pour y parvenir, d’autant plus que ni les grandes entreprises équatoriennes ni les organismes de financements internationaux (notamment la Banque mondiale) n’ont intérêt à ce que l’Équateur réussisse cette réorganisation de son économie.

Le président équatorien, Rafael Correa, inaugurant le 1er octobre 2013 la « ville du millénium » Playa del Cuyabeno.

Mme Carrera raconte par ailleurs que dans son ministère, le travail a rapidement consisté à traiter les contentieux environnementaux en souffrance (vieux parfois de plus de quarante ans [1]) et à se doter des structures étatiques permettant une surveillance efficace en matière environnementale des activités des entreprises nationales et internationales. La nécessité de gérer l’immédiat et l’ampleur des forces contraires n’excusent cependant pas, selon elle, l’absence de vision globale, de grand projet cohérent qui aurait établi un lien solide entre décideurs et acteurs locaux. Elle reconnait par ailleurs que la région qui a le plus souffert de ces défaillances est sans conteste l’Amazonie.

Hormis l’initiative avortée Yasuni ITT, qui proposait de laisser dans le sous-sol le pétrole du parc national Yasuni en échange d’une aide internationale qui viendrait compenser 50 % du manque à gagner pour l’Équateur (et qui n’est, donc, jamais arrivée), le gouvernement Correa n’a en effet pas fait preuve d’une grande originalité dans ses projets pour les régions amazoniennes. La nouvelle loi sur les hydrocarbures de 2010 établit que 12 % des bénéfices de l’extraction pétrolière doivent être réinvestis sur place, dans des projets de développement. Leur exécution a cependant régulièrement souffert de la corruption des organes intermédiaires (notamment l’entreprise publique Ecuador Estrategico, chargée du réinvestissement de ces 12 %).

Rafael Correa présentant, en juin 2012, au Brésil, son projet Yasuni ITT, en présence de Vandana Shiva.

Des bastions de la modernité repris par la jungle 

Plus grave peut-être, le développement des régions amazoniennes a été pensé au prisme d’un concept de progrès tristement standard et, donc, inadéquat. La conjonction de ces deux problèmes atteint une sorte d’apogée baroque avec les « villes du millénium », des villages aux rues perpendiculaires et aux maisons toutes identiques, dotées d’un commissariat de police, mais pas de maison communale ni d’autre lieu de réunion, qui ont émergé en plusieurs endroits de la jungle équatorienne. Les maisons y sont équipées de sofas, plaques à induction, frigos et ordinateurs connectés à internet — mais, dans au moins un quartier, ne disposent pas d’électricité [2]. Faute d’habitants, ces bastions de la modernité sont déjà en train d’être repris par la jungle, quelques années à peine après leur inauguration en grande pompe par Correa.

L’intérieur d’une des maisons de la « ville du millénium » Playa del Cuyabeno.

La nature de ce « rêve devenu réalité », pour reprendre les termes de Correa lors de l’inauguration de la « ville du millénium » Playa del Cuyabeno et, plus généralement, le concept de progrès qui habite les projets amazoniens du gouvernement, sont en contradiction flagrante avec la notion de « bien vivre » de la Constitution de 2008, censé structurer idéologiquement la sortie de l’extractivisme. Renouer avec l’élan des débuts nécessiterait de rétablir le dialogue avec les mouvements sociaux, notamment indigénistes et écologistes, qui ont grandement contribué à porter le parti de Correa au pouvoir et qui lui sont aujourd’hui pour la plupart opposés.

En laissant de côté la question de la sincérité du gouvernement lorsqu’il manipule le concept du « bien vivre » ou même lorsqu’il affiche sa volonté de sortir de l’extractivisme, il est à noter que ces mouvements sont disparates et ne parviennent pas aujourd’hui à composer une opposition cohérente qui se démarquerait tant du corréisme que de la droite oligarchique.

  • Un second volet de cette tribune apportera dans quelques jours un éclairage sur les mouvements de résistance des Indiens shuar.
La « ville du millénium » Playa del Cuyabeno.



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[1Ceux liés à l’activité de Texaco, par exemple.

[2Lire l’édifiant La selva de los elefantes blanco (éditions Abya Yala, 2017), le résultat d’une évaluation de trois grands projets amazoniens par des chercheurs initialement mandatés par le gouvernement. Un résumé est disponible ici.


Lire aussi : En Equateur, la politique anti-écologique et autoritaire de Rafael Correa est vivement contestée

Source : Courriel à Reporterre

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

Photos :
. chapô : la « ville du millénium » Playa del Cuyabeno en 2013. Flickr (Presidencia de la República del Ecuador/CC BY-NC-SA 2.0) Les autres photos de la « ville du millénium » viennent du même album.
. portrait : © Marie Astier/Reporterre
. Yasuni : Flickr (Cancillería del Ecuador/CC BY-SA 2.0)

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