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En Haute-Savoie, les agriculteurs cherchent les solutions face au changement climatique

7 décembre 2018 / Émilie Massemin (Reporterre)

Éleveurs, arboriculteurs, céréaliers et maraîchers de Haute-Savoie sont durement touchés par cinq longs mois de sécheresse. De l’agroforesterie aux semences paysannes, ils expérimentent pour s’adapter aux changements climatiques. Mais l’inquiétude est là.

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  • Groisy (Haute-Savoie), reportage

Dans le vaste bâtiment du Gaec (Groupement agricole d’exploitation en commun) de la Croix bleue, à Groisy (Haute-Savoie), des dizaines de vaches acajou et marron vaquent à leurs occupations. Certaines se reposent, couchées dans leurs logettes. D’autres font la queue pour se faire gratter par la grosse brosse électrique. Jean-Michel Rémillon vérifie que tout va bien d’un regard avant d’actionner le robot qui distribue le foin en vrac. Des gestes familiers, mais empreints d’inquiétude depuis la sécheresse historique qu’a connu la Haute-Savoie entre la mi-juin et la fin novembre, qui a associé absence de pluie, températures très élevées et vents desséchants. « L’hiver, nous distribuons dix wagons de 250 kilos de fourrage. L’été, un ou deux seulement. Mais cette année, nous sommes rapidement passés à trois wagons, puis quatre. Nous ne sommes pas sûrs qu’il restera de quoi nourrir les bêtes à partir de février », soupire l’éleveur.

Jean-Michel Rémillon, du Gaec de la Croix bleue.

Jean-Michel Rémillon s’est installé en 1986 sur une vingtaine d’hectares de la ferme de ses parents. Aujourd’hui, son épouse, Sylvie, leur voisin Jacques Vuillet et lui élèvent un troupeau de 150 vaches laitières et autant de génisses (de jeunes vaches qui n’ont pas encore mis bas) de races locales — montbéliarde et abondance — sur 152 hectares (ha) dont une majeure partie de prairies permanentes (des terrains en herbe qui n’ont été ni labourés ni ensemencés). L’altitude — Groisy culmine à 874 mètres — ne leur permet pas de cultiver de céréales. Un respect rigoureux des cahiers des charges des appellations d’origine protégée (AOP) reblochon et abondance leur permet de vendre leur lait à un prix élevé, 534 euros la tonne en moyenne au lieu de 320 euros pour le lait standard de plaine.

Mais l’épisode climatique extrême de cette année a fait exploser les coûts de production. Il est devenu très cher de nourrir les animaux. Normalement, l’été, les vaches de M. Rémillon sont au pré, ce qui permet de réduire leur ration de foin au strict minimum. Mais cette année, l’herbe n’a quasiment pas poussé. « Il a fallu mettre les vaches sur 60 ha au lieu de 20 pour qu’elles aient un peu à manger. Autant de surface qui n’a pas contribué au stock de fourrage », explique l’éleveur. Les bêtes ont même dû être rentrées aux heures les plus chaudes, « sinon elles ne broutaient plus ». En compensation, des rations de fourrage supplémentaires et autant de foin en moins pour l’hiver.

« L’idée est de faire manger des feuilles d’arbres aux animaux » 

Habituellement, 110 ha de prairies sont fauchées à trois ou quatre reprises pour constituer un stock de fourrage pour l’hiver. « Là, nous n’avons fait qu’une seule coupe en juin, puis quasiment rien », raconte M. Rémillon. Bilan, 200 tonnes de fourrage manquent dans la grange. Comme la plupart des éleveurs sont confrontés au même déficit, les prix flambent. « Normalement, le prix s’établit entre 150 et 200 euros la tonne. Actuellement, il est de 250 à 300 euros. » Le calcul est élémentaire mais le résultat donne le tournis : 50.000 euros de dépenses en fourrage cette année pour le Gaec de la Croix bleue. « L’an dernier, c’était seulement 4.500 euros. »

Le prix du fourrage a flambé, passant de 150 euros la tonne à 250.

Cet épisode de sécheresse illustre cruellement un changement climatique déjà en cours en Haute-Savoie. « Depuis cinquante ans, les hivers sont moins froids mais les phénomènes météorologiques peuvent être très violents. On ne s’y retrouve plus dans les saisons », observe M. Rémillon. Pour s’adapter, l’éleveur s’intéresse à l’agroforesterie. « Nous avons épargné nos bosquets. Les vaches vont s’y réfugier à l’ombre. » Il a aussi planté une soixantaine d’arbres deux ans auparavant. « Nous avons choisi une diversité d’espèces : noyers, arbres fruitiers, essences pour le bois. Pour offrir plus d’ombre à nos animaux, mais aussi diversifier nos revenus, dans l’hypothèse où de telles sécheresses se multiplieraient et fragiliseraient notre modèle économique. »

Antoine Marin est ingénieur agronome à Agroof, une Scop (société coopérative et participative) spécialisée dans l’agroforesterie. Il anime régulièrement des formations organisées par l’Adear (Association pour le développement de l’emploi agricole et rural) de Haute-Savoie. Pour lui, planter des arbres est la clé pour atténuer le changement climatique et s’y adapter. « Une parcelle agroforestière stocke jusqu’à quatre tonnes de carbone par hectare et par an, indique-t-il. À partir de 23 °C, l’herbe ne pousse plus. Et une vache est considérée en danger à partir de 26 °C : elle arrête de manger, de boire et de produire du lait. Or, en plein été, il fait 10 à 15 °C plus frais sous un arbre. Plus humide aussi, car les feuilles transpirent. Cela crée un microclimat bénéfique aux animaux et à l’herbe. »

Les vaches broutent au milieu des jeunes arbres.

Agroof travaille aussi sur l’arbre « fourrager ». « L’idée est de faire manger des feuilles d’arbres aux animaux. En période de sécheresse, c’est la seule végétation qui reste verte, grâce aux racines des arbres capables de trouver de l’eau en profondeur. En plus, elles sont bonnes pour la santé des animaux : les feuilles de frêne, un arbre répandu en Haute-Savoie, contiennent plus d’azote que la luzerne, qui est le must des éleveurs. » En Ariège, la chambre d’agriculture expérimente ainsi depuis octobre la consommation sur pied et l’ensilage [1] de feuilles de mûriers blancs.

Au fond, le bosquet où les vaches se réfugient l’été.

L’agroforesterie présente bien d’autres intérêts : les haies freinent le vent et atténuent son effet desséchant, elles offrent un refuge à la biodiversité, et les feuilles mortes et les radicelles (les fines ramifications des racines) contribuent à fertiliser le sol. « Nous recevons de plus en plus de demandes de formation d’agriculteurs depuis cinq ou six ans, observe M. Marin. Malheureusement, la région Auvergne-Rhône-Alpes et le département de la Haute-Savoie n’ont pas prévu d’aides pour ceux qui veulent se lancer. »

Depuis douze ans, l’agriculteur produit lui-même ses semences 

À trente kilomètres de Groisy, Raphaël Baltassat et ses deux frères élèvent quarante-cinq vaches laitières — montbéliardes et abondances — et autant de génisses à Bonne, à 520 m d’altitude. Le lait, bio, est vendu sous l’appellation reblochon. Comme M. Rémillon, l’éleveur a suivi la formation à l’agroforesterie de l’Adear. « Nous avons déjà des arbres et des haies historiques pour offrir de l’ombre aux animaux mais nous plantons des arbres mellifères [dont le nectar est récolté par les abeilles pour élaborer le miel] ainsi que des essences comme le cormier et le noyer, qui donnent un beau bois. » Il mise aussi sur ses alpages. « 60 de nos 150 ha sont situés de 1.100 à 2.200 m d’altitude, sur le domaine skiable d’Avoriaz. L’été, il y fait plus frais, l’herbe reste verte et les sources ne tarissent pas. On n’y emmène que les génisses et les vaches taries ; mais il est possible qu’un jour on y conduise aussi les laitières, s’il fait trop chaud et sec en bas. »

Raphaël Baltassat.

Mais c’est surtout sur les céréales — 30 ha de blé, maïs, orge, etc. — que M. Baltassat concentre ses efforts d’adaptation au changement climatique. « Nous avons plus d’une centaine de variétés de blés en provenance d’un peu partout. Par exemple, un blé d’Azerbaïdjan, où il ne tombe que 200 millimètres d’eau par an contre 1.000 ici, avec un record de 700 mm en 2003 ! Si ces variétés résistent là où il n’y a que des cailloux et où il ne pleut pas, on en aura toujours une récolte par ici. » Il mélange aussi plusieurs variétés dans le même champ. Objectif, minimiser le risque plutôt que de viser le rendement. « Les sélections du commerce sont réalisées dans des conditions de confort — bonnes terres, pesticides, engrais, irrigation — où elles donnent de gros rendements. Dans les conditions réelles de la ferme, on n’a jamais les mêmes résultats. D’autant plus qu’avec le changement climatique, on ne sait pas quelle météo on aura. Cette année, on est passé sans transition de vingt jours de pluie d’affilée entre fin mai et début juin à un temps très sec et très chaud. En mélangeant, on espère qu’au moins une variété s’en sortira. »

Sur sa ferme, Raphaël Baltassat cultive plus d’une centaine de variétés de blés.

Depuis douze ans, l’agriculteur produit lui-même ses semences. Il mène un travail particulier sur le maïs : « On l’installe sur les parcelles les plus humides, sauf une petite sélection qu’on met sur une parcelle de cailloux, sans arroser. En mettant le maïs dans les conditions qui sont les pires pour lui, on lui apprend à en baver et on accroît sa résistance. On sait qu’on n’aura pas de gros rendements sur cette parcelle mais on y produit les semences. »

« La tomate en plein air, on n’y arrive plus depuis les années 2000 »

C’est à une centaine de kilomètres de Bonne que Pascal Borghini et Jérôme Tuduri travaillent un hectare en maraîchage à la ferme de Lépigny, à Domancy. Une parcelle suffisante pour produire 25 tonnes de légumes par an, approvisionner cent familles des environs par le biais d’une Amap (Association pour le maintien d’une agriculture paysanne) et livrer trois restaurants scolaires. Eux aussi misent sur la production de semences paysannes. « Tout a commencé par une dizaine de maraîchers intéressés par des commandes groupées. De fil en aiguille, nous avons suivi des formations et nous sommes lancés dans les semences vers 2011 », raconte M. Borghini. L’Adear de Haute-Savoie a aidé le collectif à formaliser son initiative en créant la Maison des semences paysannes de Haute-Savoie, en 2017. Aujourd’hui, la maison se concentre sur la trentaine de variétés qui intéressent le plus de maraîchers. « Quant à nous, nous sommes autonomes à 80 % », se félicite M. Borghini.

L’idée de départ était d’adapter les variétés potagères aux rigueurs du climat montagnard. « Les glaciers du Mont-Blanc, qu’on voit de la ferme, rapportent du froid. Pour les semences du marché produites dans le Sud-Ouest ou la Loire, ce sont des conditions difficiles. » Mais après plusieurs années « exceptionnelles, avec des phénomènes climatiques qu’on n’avait jamais vus — gel violent et tardif l’an dernier, sécheresse cet été », la production de semences présente un intérêt accru. Exemple avec les côtes de blettes : « C’est une plante bisannuelle qui normalement ne produit ses graines que la deuxième année. Mais cet été, à cause du stress hydrique, de nombreuses côtes de blette sont montées en graine dès la première année — une stratégie de survie. Nous avons donc récolté les racines de celles qui avaient résisté à cette tentation pour les replanter l’an prochain et en recueillir les semences, avec l’idée que les descendants supporteront mieux le manque d’eau. »

Pour le maraîcher, conserver des semences congelées dans la réserve mondiale des semences du Svalbard au Spitzberg ne présente aucun intérêt pour l’adaptation au changement climatique. « Il faut que les plantes se reproduisent pour intégrer génétiquement la nouvelle donne climatique. En trois générations, on obtient déjà des résultats. » Avec des limites : « La tomate en plein air, on n’y arrive plus depuis les années 2000. On a trop de problèmes de maladies, notamment de mildiou [2], liés aux changements climatiques brutaux. Même sous serre, on commence à avoir du mildiou. À nous de sélectionner les individus les plus résistants. Mais on ignore si ça va marcher à long terme. »

A 90 kilomètres de Bonne, Jean-David Baisamy et ses associés Grégory Grob et Frédéric Raymond cultivent 26 ha de vergers — 4 ha de poires et 22 ha de pommes dont 4 ha en bio — à Chevrier. Ils ont réussi à assurer leur 900 à 1.000 tonnes de récolte, une gageure à cause de la météo catastrophique. « On a eu des sacs d’eau tout l’hiver, puis trois semaines de beau temps en avril, puis de nouveau des sacs d’eau. Des changements brusques, qu’on voit de plus en plus », observe M. Baisamy. Les racines, asphyxiées par l’eau au moment de la floraison en avril, n’ont pas pu alimenter suffisamment les arbres. Résultat, des fleurs ont avorté et sont tombées. Puis l’épisode de pluie de mai à mi-juin a favorisé l’apparition de maladies cryptogamiques [3] comme l’oïdium et la tavelure.

À gauche, Frédéric Raymond ; perché, Grégory Grob ; à droite, Jean-David Baisamy.

La sécheresse qui a suivi aurait pu porter le coup de grâce en empêchant le grossissement des fruits. « Heureusement, nous pouvons irriguer. Nous faisons partie d’un Cuma [une coopérative d’utilisation de matériel agricole] qui dispose d’un lac collinaire et d’une pompe », explique l’arboriculteur. Environ 4.450 mètres cubes d’eau ont ainsi été déversés sur le verger, en cinq arrosages. « Le volume d’eau est très variable d’une année à l’autre, mais il progresse. Une année normale, on est à deux arrosages. Mais plus on avance dans le temps, plus on se retrouve à arroser trois ou quatre fois. Ces sept dernières années, on a même dû arroser deux fois au printemps, ce qui n’était jamais arrivé avant. »

Irrigation mise à part, la marge de manœuvre pour s’adapter est limitée. M. Baisamy travaille sur les variétés. « Nous avons remarqué que les nuits de plus en plus douces à la fin de l’été atténuaient le choc thermique nécessaire à la coloration des fruits. Donc, l’an dernier, nous avons remis de la Fuji, la plus tardive de nos sept variétés de pommes. Elle se récolte autour des 15-20 octobre et on s’est dit qu’on avait encore un peu de temps avant que les nuits d’automne ne se réchauffent », justifie l’arboriculteur. « Mais la plupart des poiriers et pommiers ont besoin d’au moins 1.000 heures par an en dessous de 7,2 °C pour lever la dormance et produire des bourgeons. Si les températures continuent à augmenter, doit-on aller vers d’autres espèces, comme le pêcher, l’abricotier et le cerisier, qu’on trouve plutôt à partir de Lyon et de Valence ? On y réfléchit, car cela s’anticipe. Quand on plante un arbre, on part pour 25 ans. »



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[1L’ensilage est un procédé de conservation de végétaux frais utilisant la fermentation lactique et consistant à les placer dans un silo ou à les mettre en tas et à les presser après les avoir hachés. Par extension, l’ensilage est un produit destiné à l’alimentation du bétail conservé par cette méthode.

[2Le mildiou est le nom donné à diverses maladies cryptogamiques des plantes, dues à des champignons et surtout observées sur les feuilles, sur la face inférieure desquelles apparaît un fin duvet blanc, gris ou violacé.

[3La maladie cryptogamique est une maladie des plantes due à un champignon microscopique (mildiou, oïdium, rouilles, blancs, caries, charbons, piétin, ergots, etc.).


Lire aussi : Dans les Alpes, le changement climatique est déjà une réalité

Source : Émilie Massemin pour Reporterre

Photos : © Émilie Massemin/Reporterre, © Raphaël Baltassat et © Jean-David Baisamy
. chapô : la ferme de Raphaël Baltassat. © Raphaël Baltassat

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