EuropaCity, grand projet inutile aux portes de Paris, vacille mais vit encore

18 février 2019 / Alexandre-Reza Kokabi (Reporterre)

La justice doit rendre cette semaine une décision importante sur le projet de centre commercial et de loisirs EuropaCity. Les opposants organisent un grand meeting mercredi 20 février. Reporterre fait le point sur cette lutte écologique emblématique.

  • Actualisation - mardi 12 mars 2019 - Le tribunal administratif de Cergy-Pontoise a annulé, le mardi 12 mars, le plan local d’urbanisme (PLU) de la ville de Gonesse. Les terres retrouvent donc leur usage agricole, comme prévu par l’ancien plan d’urbanisme. La ville de Gonesse a annoncé sa volonté de faire appel du jugement.

  • Article du 18 février 2019 au matin :

Lovées entre les aéroports de Roissy-Charles-de-Gaulle et Le Bourget, les terres fertiles du triangle de Gonesse (Val-d’Oise), au nord de Paris, seront-elles sacrifiées au bénéfice d’un demi-millier de boutiques, de quatre hôtels, d’une piste de ski, d’une salle de spectacle, des cinémas, d’un centre aquatique et d’un palais des congrès ?

À l’heure actuelle, rien n’est moins sûr tant le projet EuropaCity, estimé à 3,1 milliards d’euros, se trouve ballotté sur la mer agitée des décisions politiques et judiciaires. Ses promoteurs, le groupe Auchan et le conglomérat chinois Wanda, restent décidés à ériger le mégacomplexe commercial, culturel et sportif, et aspirent à y attirer près de 30 millions de visiteurs par an. Mais l’opposition est tenace et déterminée à lutter.

Le tribunal administratif de Cergy-Pontoise doit se prononcer, vendredi 22 février, dans le cadre d’un recours déposé par plusieurs associations. La requête concerne le devenir du plan local d’urbanisme (PLU) de la ville de Gonesse, qui ouvre la voie à l’urbanisation du triangle, PLU voté par le conseil municipal en septembre 2017. Les opposants à EuropaCity ont de bonnes raisons d’espérer une annulation pure et simple de ce plan : le rapporteur public du tribunal s’est exprimé en ce sens le 28 janvier dernier. Un avis motivé par le manque d’information de la population sur les conséquences environnementales du projet, la consommation démesurée de terres agricoles et une absence de prise en compte de l’offre commerciale déjà existante.

« Notre crainte principale, dans l’immédiat, c’est la construction de la gare du grand Paris Express » 

« C’est un très bon signal, d’autant qu’il est assez rare qu’un tribunal administratif ne suive pas les conclusions d’un rapporteur », estime Me Étienne Ambroselli, l’avocat des détracteurs d’EuropaCity. En cas d’invalidation de son PLU, la municipalité de Gonesse pourrait lancer une procédure en appel. « Mais ce serait de toute façon un nouveau coup rude porté à EuropaCity », selon Alain Boulanger, le président de Capade, association des commerçants d’Aulnay-sous-Bois. Le 6 mars 2018, le tribunal administratif de Cergy-Pontoise avait déjà annulé l’arrêté préfectoral autorisant la création de la zone d’aménagement concerté (ZAC), indispensable à la cession et la concession de 280 hectares du triangle de Gonesse [1]. L’appel de l’État qui a suivi cette décision est toujours en cours et le 20 décembre, en dépit de son invalidation par le tribunal, le préfet du Val-d’Oise a pris un arrêté déclarant la ZAC d’utilité publique.

« L’annulation de la ZAC et les conclusions du rapporteur sur le PLU, en attendant la décision du tribunal, nous donnent de l’espoir, confie Bernard Loup, président du Collectif pour le triangle de Gonesse (CPTG). Mais nous restons sur nos gardes, ce n’est pas la fin du combat. Notre crainte principale, dans l’immédiat, c’est la construction de la gare du grand Paris Express pensée pour desservir le triangle urbanisé. »

Le permis de construire de la gare Triangle-de-Gonesse, comprise dans le projet de la ligne 17 du futur métro du Grand Paris Express (GPE), a été validé en septembre 2018. Il autorise la Société du Grand Paris à bâtir la gare sans arrêté de création de la ZAC et sans modification du PLU. « Tout est fait pour rendre irréversible l’urbanisation du triangle, déplore Me Etienne Ambroselli. Cette gare au milieu des champs, c’est un peu le cheval de Troie pour construire autour. » Le président de Capade, Alain Boulanger, observe que « le métro ne desservirait même pas les Gonessiens, puisque la première habitation serait située à 1,7 kilomètre de la gare ! »

Les travaux pourraient débuter à l’automne prochain. « Ce serait totalement provocateur de démarrer alors que le devenir des terres desservies n’est pas encore tranché », estime Bernard Loup, du CPTG, qui espère « ne pas en arriver à une situation de résistance comparable à Notre-Dame-des-Landes, dans laquelle nous serions confrontés aux CRS. Mais s’ils démarrent les travaux de la gare, nous serons condamnés à résister, nous ne pourrons pas l’accepter. Si la gare est construite, tout est perdu. Même sans EuropaCity. » Le CPTG a demandé l’annulation du permis de construire de la gare et, si les travaux venaient à démarrer, il prévoit d’engager une procédure de référé pour en obtenir l’arrêt immédiat.

Fin mai 2018, au triangle de Gonesse.

Bernard Loup somme la région et le gouvernement de prendre « une décision politique forte de renoncement à l’urbanisation du triangle de Gonesse. » Mais si le candidat à l’élection présidentielle Emmanuel Macron affichait en 2017 sa volonté de « mettre un terme à l’artificialisation des terres », l’État soutient toujours EuropaCity et l’artificialisation du triangle. Du moins en façade.

« Transformer le triangle de Gonesse en zone de production maraîchère, céréalière et d’élevage de qualité »

« J’ai l’impression que l’État fait semblant d’y croire, essaie de maintenir des gages à Auchan et Wanda en maintenant la machine administrative, dit Me Ambroselli. C’est comme si l’État ne souhaitait pas dire non lui-même et attendait de se retrancher derrière l’avis d’un juge. Et ça peut s’entendre. Le lobbying de ce genre de groupe est fort, et pas seulement celui d’Auchan ou de Wanda. Un tel chantier, c’est le rêve pour tout le BTP. »

Des représentants de l’État se sont toutefois exprimés publiquement en défaveur du projet. Le 6 juillet 2017, à l’occasion de la présentation de son Plan climat, le ministre de la Transition écologique et solidaire Nicolas Hulot avait déclaré que « cette gourmandise que nous avons à consommer des terres agricoles et à artificialiser les sols en général est incompatible avec nos objectifs » climatiques. Il faisait directement référence au triangle de Gonesse. Dans le cadre de rencontres organisées par le Medef en octobre dernier, le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, avait annoncé « à titre personnel » qu’il considérait « qu’on n’est pas totalement dans l’air du temps et dans le sens de l’histoire avec ce type de projet ». Benjamin Griveaux avait ajouté : « Ça ne veut pas dire qu’il ne faut rien faire dans le triangle de Gonesse » et plaidé pour « en faire un lieu qui permette de faire de la couture entre des territoires qui s’ignorent et se tournent le dos ».

Schéma du projet Carma.

Aux yeux de Bernard Loup, « le projet Carma [Coopération pour une ambition agricole rurale et métropolitaine d’avenir] répond justement aux attentes de monsieur Griveaux en matière de coopération des territoires ». Conçu par des urbanistes, des agronomes et des économistes, Carma consiste à substituer aux cultures céréalières intensives du triangle de Gonesse un pôle d’excellence de l’agroécologie périurbaine. « Avec ce projet, nous proposons aux collectivités de transformer le triangle de Gonesse en zone de production maraîchère, céréalière et d’élevage de qualité, explique Anne Gellé, de Terre de liens. Nous pourrions ainsi fournir, en circuit court, des produits frais et sains aux habitants d’Île-de-France. Les habitants méritent mieux qu’un énième centre commercial qui ne manquera pas de devenir une friche. »

Ce mercredi 20 février, les opposants à EuropaCity et à l’artificialisation des sols se réuniront à l’occasion de la rencontre « Terres fertiles contre projets stériles » à la salle Olympe-de-Gouges, à Paris (11e).


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[1Le projet EuropaCity occuperait à lui seul 80 hectares. Le reste des terres serait notamment consacré à la réalisation d’un quartier d’affaires.


Lire aussi : Plutôt que le béton à Gonesse, une belle alternative est possible

Source : Alexandre-Reza Kokabi pour Reporterre

Photos : © Mathieu Génon/Reporterre
. chapô : le triangle de Gonesse, en mai 2018.


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