Europacity cultive l’ineptie et la censure

28 juillet 2017 / Quelques participant.es au collectif Zad à Saint-Denis



Le projet de mégacentre commercial et de loisirs d’Europacity, dans le Val-d’Oise, a ses thuriféraires qui y voient l’union heureuse du « commerce et de la culture ». « Abrutissement fasciné », commentent les auteurs de cette tribune. En racontant la censure d’un film détournant la com’ du projet, ils décrivent le « réel » de cette relation : la soumission de la culture au commerce.

Quelques participant.es au collectif ZSD (Zad à Saint-Denis), lequel, en Seine-Saint-Denis, relaie les soutiens à la Zad de Notre-Dame-des-Landes et lutte contre les projets du Grand Paris.


Le 26 mai 2016, un ancien ministre de la Culture et de la Communication publie dans le quotidien de Patrick Drahi [1], une tribune à l’exergue mirobolant : « Il faut en finir avec l’antagonisme de principe entre le commerce et la culture ». Il y défend le projet Europacity, présenté comme un prolongement de l’ouverture culturelle porté il y a quarante ans par le Centre national d’art moderne (dit Centre Pompidou).

On passera sur le fait que, état d’urgence oblige, l’entrée dans le Centre, pour la bibliothèque ou le musée, s’est quelque peu étrécie, le point de vérification des sacs à main et à dos faisant goulot d’étranglement, de même que la composition sociale de sa fréquentation : la cafétéria du cinquième étage, devenue un restaurant huppé, ne permet plus de s’y offrir un café avec un salaire de bibliothécaire : autant pour l’élargissement.

Ce texte, à sa façon, est un petit monument — un édicule : on ne sait si l’obscurité relative où se sent confiné Jean-Jacques Aillagon l’a poussé à l’écrire, ou s’il y avait intérêt, peut-être possède-t-il des parts chez Immochan, promoteur du projet. On n’ose imaginer le pire : que cette sottise soit une production sincère, que l’ancien ministre des Cultes se soit profondément convaincu qu’en effet il fallait « en finir avec l’antagonisme de principe entre le commerce et la culture ».

Les textes qui portaient la charge de faire mentir l’image 

Puisqu’il n’existe plus de transaction humaine qui ne vise, à court ou plus long terme, un profit pour les parties contractantes, alors, « la culture » se devrait d’assumer ce virage de la modernité.

Les bras en tombent.

À revoir le projet architectural présenté par l’agence BIG (brutal, inepte, grossier : BIG), on peut distinguer les séquences relevant de l’activité culturelle. Ici, un grand hall vide accueille les silhouettes stylisées de quelques animaux de la savane : on reconnaît la girafe et le lion, l’éléphant et son éléphanteau ; plus loin, l’intérieur d’un chapiteau accueille des jets d’eau éclairés par des spots électriques.

De visages humains se faisant entre eux transmission des récits, de corps incarnant des idées, de parole, point. De l’activité de parole transcrite dans un contenant qui permette qu’on l’éveille à volonté, de livres, il n’en est évidemment pas question. Ni théâtre, ni textes, ni conteurs, ni librairies : on fait du cultainment, chez BIG, mademoiselle — et Aillagon adore.

« Un origami de girafe, et trois pissats d’eau colorée, ça passe »

Il faut lire cette tribune, pour se convaincre qu’elle a effectivement été écrite, sans rire, par le monsieur qui redoutait d’être un peu out.

Qu’en est-il du réel, derrière l’abrutissement fasciné ?

Le réel, on le découvre par hasard, en préparant la rencontre organisée par l’Acipa à Notre-Dame-des-Landes. On cherche ce petit film malicieux de quelques potaches (qui prisent par-dessus tout la vie pleinement vécue, mais n’en excluent pas la fréquentation de bons auteurs), qui détournait la niaise présentation institutionnelle du projet Europacity. En lieu et place du lien Viméo, un mot succinct : « Déprogrammé pour atteinte au droit d’auteur », le 18 mai 2017. La date n’est pas innocente : c’était trois jours avant la journée de plantations organisée par le Collectif pour le triangle de Gonesse, qui a suscité largement adhésion et sympathie.

Voici où l’on en est, dans les fiévreux services de com’ d’Immochan : à faire déprogrammer, avant un rassemblement qui menaçait d’être suivi, cinq minutes de film, où des incrustations d’images venaient lézarder le diorama, mais où, ce qui importe, c’étaient les textes qui portaient la charge de faire mentir l’image.

Fragments écrits pour quelques-uns par les autrices qui les lisent, et extraits d’auteurs qui ont déjà gagné l’immortalité : non pas celle de l’Académie (Finkielkraut sera oublié le lendemain de sa mort). Mais la capacité à faire éclater la structure du monde pour qui les prend en pleine figure. Le Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, À nos amis, la Société du spectacle garderont une capacité à mouvoir les corps plus sûrement qu’aucune éructation d’embicorné à palmes — ou d’aucun ex-ministre d’un gouvernement Raffarin.

La parole, irréductible ennemie de la communication 

Voici donc ce qu’il en est, de la compatibilité entre le commerce et la culture : le fantasme d’onanistes éberlués qui élaborent un film de com’ y peut exister — un origami de girafe, et trois pissats d’eau colorée, ça passe —, mais la parole, son poids, irréductible ennemie de la communication, est déprogrammée d’une plate-forme de partage de vidéos, sans en avertir ceux qui l’avaient posté.

C’est si énorme et dérisoire, si absurdement crétin, qu’on ne peut qu’être ravis de l’avoir retrouvé mis en ligne sur le net. D’amicaux inconnus ont donc pris l’initiative de le télécharger, et de le partager de nouveau, peut-être sensibles à ce que, d’Ovide à Hendrix et d’Abélard à Duchamp, il semble un petit peu difficile de faire passer du détournement pour une atteinte au droit d’auteur.

Voir la vidéo :


St0p 3uropacity from Frauder Alexis on Vimeo.


On ne peut que souhaiter que cette initiative soit reprise, en invitant très chaleureusement les lecteurs et lectrices de Reporterre à télécharger ce petit film pour jouer aussi à le poster — juste pour voir. Pour voir si l’on peut occuper utilement les services juridiques d’Immochan, dix cadres malheureux qui twittent à répétition pendant leurs heures creuses. Pour voir si les situs et la pensée en actes ne trouvent pas plus de répondant que les films d’autopromotion du supermarché nouvelle allure auprès des internautes. Pour voir, parce qu’on est un peu curieux, et assez joueurs.

Et rappeler à monsieur Aillagon, bien respectueusement, que le seul « commerce » que puisse entretenir la sphère des arts avec la promotion actionnariale, c’est précisément ce verbe-là, « avoir », qui l’exprime. Et qu’une culture qui a commerce avec Wanda et Immochan est précisément en train de se faire baiser.




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[1Jean-Jacques Aillagon, « EuropaCity : une nouvelle frontière culturelle », Libération.


Lire aussi : 5 minutes d’une video détonnante sur le « fantasme » d’Europacity

Source : Courriel à Reporterre

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et inters sont de la rédaction.

Photos : Captures de la vidéo de détournement du film promotionnel d’Immochan.

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