François Ruffin et les agriculteurs, une rencontre tout en nuances

12 juin 2018 / Jean-Pierre Tuquoi (Reporterre)

Le « député-reporter » François Ruffin connaissait mal le monde agricole. Dans « Un député à… la ferme », l’ancien rédacteur en chef du journal « Fakir » a cousu habilement des morceaux d’une grande enquête dans ce milieu trop mal connu de la « gauchosphère ».

On connaissait Le Sous-Préfet aux champs, la nouvelle d’Alphonse Daudet qu’on lisait naguère aux enfants. Voici Un député à… la ferme. Sauf que cette fois, il ne s’agit pas d’un conte bucolique mais d’une enquête à tiroirs, une sorte de promenade au long cours sur le monde agricole, ses petites mains et ses gros bonnets, les filières qui s’en nourrissent, les lendemains sans lendemain qui s’annoncent sauf si…

L’auteur, François Ruffin, on ne le présente pas. C’est, disons, un indigné actif. Le journal Fakir, c’est lui, le film Merci patron ! c’est lui. Le maillot d’une équipe de foot locale enfilé — ô scandale ! — dans l’hémicycle de la Chambre des députés, c’est lui. La « Fête à Macron », c’est encore lui. Il écrit, il parle, il filme. Il fourre son nez partout avec une candeur rafraîchissante.

Cette fois, Ruffin est donc parti enquêter sur le monde agricole, ce qui nous vaut un livre, format bouquin de poche, fait de morceaux épars habilement cousus ensemble (un reportage publié dans Fakir, les extraits d’une intervention à l’Assemblée, une poignée de chiffres et de statistiques réunis dans un encadré). Les coutures ne se remarquent pas et l’ensemble, teinté d’un fond de mélancolie et de questionnements personnels, ne manque pas d’élégance.

Le député-reporter, ainsi qu’il se qualifie joliment, n’a pas fait les choses à moitié. Lui, le citadin incapable de distinguer deux chants d’oiseaux ou deux variétés d’arbres, a sillonné la France agricole et rencontré ceux qui la peuplent. En Bretagne, il a croisé des éleveurs de brebis et de porcs. En Picardie, il s’est intéressé aux céréaliers. Dans le Midi, il s’est arrêté chez des arboriculteurs avant d’aller poser sa besace au fin fond du Périgord au domicile de maraîchers bio. À Rungis, à deux pas de la capitale, il a arpenté dès potron-minet les allées du marché national et écouté en bâillant Maxence Bigard, le fils du patron du numéro un français de la viande auditionné à l’Assemblée nationale. Dans le Pas-de-Calais, il s’est mêlé aux salariés d’une usine du volailler Doux en quête d’un repreneur.

 « On en rêverait d’une situation aussi manichéenne »

Ruffin a posé des tas de questions, entendu tout le monde ; il a observé, pris des notes, épluché des montagnes de rapports officiels. Pour arriver à quelles conclusions ? D’abord celle-ci, qui n’est pas anodine : « la gauche critique », la « gauchosphère », comme il l’appelle, parle mal des questions agricoles. Elle le fait en abusant de clichés, d’a priori, de jugements hâtifs et péremptoires. Et Ruffin de citer en exemple, à propos de l’affaire Doux, un article de Politis, truffé de bons sentiments mais désincarné, hors sol, ne s’appuyant sur aucune enquête sur le terrain et, en définitive, verbeux et erroné.

À ce ronronnement journalistique si confortable, Ruffin oppose le besoin de questionner « toujours, tout le temps », pour « savoir […] pour corriger notre point de vue, d’abord, nous qui ne disposons d’aucune vérité révélée ». Cette quête de sens qui anime le député-reporter l’amène au fil des pages à porter sur les hommes et leur travail des jugements nuancés qui balaient l’image d’un Ruffin dogmatique et sectaire. Il est au contraire un militant tourmenté par le doute, un tribun tenté par le silence et le renoncement. Lorsqu’il évoque les agriculteurs spécialisés dans l’élevage intensif (toujours pour le compte du groupe Doux), c’est pour les défendre. Leur métier, contrairement aux idées reçues, écrit-il, requiert un savoir-faire pointu. Et puis, il n’y a pas d’un côté, ajoute-t-il, le méchant industriel et, de l’autre, l’agriculteur exploité jusqu’à la moelle. « On en rêverait d’une situation aussi manichéenne, ajoute-t-il, mais elle ne correspond pas, mais alors pas du tout, au ressenti des aviculteurs eux-mêmes […] L’élevage intensif les a nourris et bien nourris. Grâce à lui, ils ont sorti leur ferme de l’ornière. Et l’on comprend leur attachement à ce modèle productiviste, voire au groupe Doux […] C’est une erreur de diagnostic […] de prétendre le contraire. Une illusion de croire ces travailleurs d’emblée […] convertis par la vertu d’une catastrophe économique [la faillite de Doux] et donc prêts à la reconversion — en bio, en label, etc. Ils ont des raisons, et même de bonnes raisons, d’y résister. »

« Quelque part, Maxence Bigard, c’est moi… » 

De la même façon, il se garde d’accabler Maxence Bigard, le fils (l’héritier ?) du numéro un français de viande, et son refus de participer à la pièce de théâtre en train de se jouer à entre lui et les parlementaires qui l’auditionnent à l’Assemblée nationale, fin 2017. « Qu’est-ce qu’on lui reproche, exactement, à ce fils de PDG ? Le comportement de son groupe à l’égard de ses salariés, de ses éleveurs de la loi ? Ou plutôt un anachronisme, de n’avoir pas adopté la communication moderne, avec la novlangue mielleuse, velouteuse, huileuse qui fait les délices de notre Assemblée ? Des doigts d’honneur, ils nous en font tous, ou presque. Mais la plupart mettent courtoisement de la vaseline. Bigeard nous a enfilés à sec, et ça manque de respect, on trouve. » Et Ruffin, le député insoumis, hors-norme, pris pour cible dès qu’il sort du rang, de faire cet aveu : « Quelque part, Maxence Bigard, c’est moi… »

L’autre conclusion de Ruffin est que le mal, le nœud du malaise agricole réside dans l’ouverture à tous les vents de la concurrence internationale. Qu’il s’agisse des pays du Nord ou du Sud, tous sont victimes d’une mécanique folle enclenchée dans les années 1970 par les économistes états-uniens, et jamais remise en cause depuis. Chaque pays, insiste Ruffin, devrait pouvoir se déconnecter du marché mondial pour protéger ses producteurs comme ses consommateurs. Le Cameroun n’a pas hésité à le faire le jour où les importations de poulets industriels ont déstabilisé la filière avicole nationale. Au lendemain de l’interdiction d’un insecticide dans l’Hexagone en 2016, la France également a su se doter d’un outil juridique pour protéger la production nationale menacée par les importations de pays moins regardants sur le plan sanitaire. « C’est le premier pas qui coûte, et là, discrètement, le gouvernement l’avait franchi, ce premier pas », note Ruffin qui se prend à rêver : « Demain on passe aux abricots, aux pêches, au soja, et après-demain aux voitures, aux tee-shirts et aux écrans plats ! »


  • Un député à… la ferme, de François Ruffin, éditions Fakir, mars 2018, 219 p., 8 €.



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Source : Jean-Pierre Tuquoi pour Reporterre

Photo :
. chapô : François Ruffin et des paysans de sa circonscription, en décembre 2017. François Ruffin sur Twitter

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