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GCO : contre l’injustice, il ne nous reste que la grève de la faim

8 octobre 2018 / Maurice Wintz

Répression violente de manifestants pacifiques et d’élus par les gendarmes, jugement du tribunal couvrant l’illégalité de l’État, mépris des avis des comités officiels et de l’enquête publique : pour imposer à Strasbourg une autoroute de Vinci, l’État emploie des moyens iniques, explique l’auteur de cette tribune. Qui se demande : que reste-t-il à faire aux citoyens pacifiques et respectant la loi ?

Maurice Wintz est maître de conférences à l’université de Strasbourg et vice-président de l’association Alsace Nature


Le GCO, ce projet de contournement autoroutier de Strasbourg, concédé par l’Etat à la multinationale Vinci, est entré dans une phase cruciale dans la mesure où les travaux nécessaires à la réalisation du chantier ont été autorisés par arrêté préfectoral du 30 août 2018. Ce projet hors normes (près de 300 ha de milieux agricoles et naturels détruits, plus de 10.000 ha de terres remembrées) présente des caractéristiques emblématiques. Car ce qui se passe ici est symptomatique de la manière dont les acteurs qui disposent du pouvoir ou de la violence légitimes œuvrent quand il s’agit de grands projets d’aménagement. Du point de vue du processus auquel on assiste, on voit assez clairement apparaître des collusions entre différents acteurs (élus, agents de l’Etat, acteurs privés intéressés…) qui s’entendent sous des couverts idéologiques, stratégiques et financiers pour aboutir à une série de dénis.

Le déni écologique tout d’abord. Contrairement à ce qui est affiché pas ses promoteurs, l’objectif du GCO n’est pas de désengorger la circulation autour de Strasbourg, mais d’attirer un trafic de transit européen, ne serait-ce que pour rentabiliser l’ouvrage au profit du concessionnaire. Comment peut-on imaginer dans ces conditions qu’un projet qui vise au fond à accroître le trafic puisse être compatible avec les enjeux écologiques essentiels, en particulier le changement climatique ? On est ici typiquement dans la situation d’une pratique qui concrètement va à l’inverse de discours très volontaristes et qui obère les possibilités de lutte contre le changement climatique.

Le déni démocratique ensuite. Malgré des avis défavorables, sur le fond et la forme du projet, émanant d’instances aussi variées que le CNPN, l’Agence française de la biodiversité, l’Autorité environnementale et deux commissions d’enquête publique, le projet suit son cours comme si de rien n’était. Ou, plus précisément, l’Etat prétend prendre en compte les remarques émises, sans pour autant les soumettre à un nouveau contrôle indépendant. Il s’arroge donc une « neutralité » de droit divin alors qu’il est complètement impliqué dans le projet. Cela démontre au moins deux choses. D’une part, l’Etat se réfugie derrière une légalité et une notion d’intérêt général qui sont en réalité fabriquées par et pour le marché néolibéral que sert l’Etat. Car sinon, comment peut-on conclure à l’utilité publique et à l’intérêt public majeur d’un projet quand les instances indépendantes et plus de 80 % du public consulté se prononcent défavorablement ? D’autre part, pour de grands projets de ce type, l’Etat, fortement lié aux multinationales, est juge et partie et est par conséquent dans l’incapacité de porter et de faire valoir les expressions contradictoires qui sont disqualifiées en revendications particulières.

Le déni de justice enfin. Il est délicat de mettre en doute la justice dans un système à prétention démocratique qui repose sur la séparation des pouvoirs. Mais il est tout aussi curieux de constater que la juridiction administrative qu’elle soit locale ou nationale n’a quasiment jamais mis en cause des grands projets portés par l’Etat. En l’occurrence, le dernier jugement en date du Tribunal administratif de Strasbourg, refusant la demande de référé suspension des autorisations de travaux, fait écho de manière troublante aux propos du préfet de Région sur l’utilité publique du projet et l’ordre public. Une telle proximité de pensée entre fonctionnaires de l’Etat est peut-être compréhensible, mais elle interroge sur la séparation des pouvoirs. Et on ne peut manquer de mettre cette décision en rapport avec un cas analogue qui vient de se passer en Allemagne dans la forêt de Hambach, où le tribunal vient de suspendre les travaux de déboisement en attendant que les recours soient purgés…

Comment les citoyens peuvent-ils réagir et se faire entendre, sans violence, face à un tel rouleau compresseur sourd et aveugle ? La dépossession du pouvoir d’agir sur l’avenir de son propre milieu de vie est totale, au profit d’une technocratie politico-administrative et financière qui sème le désastre mais n’en subit pas directement les conséquences.

Nous n’avons pourtant d’autre choix que de croire encore à l’intelligence humaine. Constatant que, malgré la politique de la terre brûlée pratiquée par Vinci sous la protection de l’Etat, l’opposition au GCO ne faiblit pas, le ministre de l’Écologie peut encore remettre le dossier à plat et proposer une commission de médiation. Parce que jusqu’à présent aucune demande de ce type n’a été entendue, parce que nous refusons la violence, mais parce que nous sommes déterminés, et parce que nous ne voyons plus d’autre issue pour sortir de la crise, un groupe de citoyens se prépare à démarrer une grève de la faim jusqu’à ce que nous soyons enfin entendus.




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Lire aussi : GCO : au nom de « l’ordre public », le tribunal administratif autorise les travaux

Source : Courriel à Reporterre

Photo : Les gendarmes ont réprimé violemment une manifestation pacifique contre le GCO, ici le 10 septembre (RTS).

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

DOSSIER    GCO

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