La Beauce, des reliefs de vies attachantes sur une morne plaine

15 mai 2018 / Jean-Pierre Tuquoi (Reporterre)

Dans « La plaine. Récits de travailleurs du productivisme agricole », Gatien Élie décrit les paysages de la Beauce et tire les portraits tout en nuances des acteurs du monde agricole.

La plaine, c’est celle de la Beauce, une terre céréalière que Gatien Élie, géographe de formation et enseignant d’histoire-géographie en Seine-Saint-Denis, a longuement arpentée dans tous les sens pour en extraire des tranches de vie de « travailleurs du productivisme agricole » — pour reprendre le sous-titre du livre. Dit ainsi, on imagine un livre de combat, nerveux et sec, s’embarrassant peu de nuances, fustigeant notre époque et exaltant les temps anciens.

C’est presque le contraire. Gatien Élie décrit avec empathie et délicatesse la société agricole qui structure aujourd’hui les terres de la Beauce. Son portrait, par petites touches, est rude, non pas qu’il force le trait, mais parce que la réalité est ainsi, peu enthousiasmante, glauque, grisâtre à l’image du paysage de cette Beauce, « un espace ouvert, sans enclos, sans haie (…), une plaine agricole et rase, sans arbre aucun, n’étaient ces boqueteaux qui subsistent et forment au loin quelques îles ».

Un absent : le représentant du monde de l’agrochimie

En revanche, les portraits qu’il dresse des acteurs du monde agricole sont tout en nuances. Il n’y a pas les bons d’un côté (les agriculteurs qui triment toute l’année) et les mauvais de l’autre (les marchands de semences et de matériels, les banquiers du Crédit agricole, les industriels…), mais des individus complexes et attachants pris dans un système qui les dépasse. Ils le critiquent souvent, mais s’en accommodent tous. Il y a Michel le fataliste, qui sait la précarité de son exploitation de 134 hectares suspendue à une course folle aux investissements ; Christian, ses 300 hectares et ses dix tracteurs, qui peste contre la paperasse administrative qui lui bouffe la moitié du temps. Il y a l’assureur d’Axa, ancien agriculteur lui-même, qui fourgue jusqu’à plus soif des contrats privés et des contrats pro aux exploitants agricoles pour les protéger contre tout et n’importe quoi ; et aussi le banquier du Crédit agricole qui se désole des difficultés qu’il rencontre pour recruter des commerciaux connaissant le monde agricole. Il y a l’animatrice du Groupement de vulgarisation agricole dépêchée par la chambre d’agriculture locale pour faire le point devant une trentaine d’agriculteurs sur les traitements phytosanitaires, les produits à ne plus utiliser, les conditions de stockage, les précautions à prendre au moment des traitements. Dans la salle de réunion de la mairie du village, on l’écoute poliment parler du Solatenol, du Librax, du Skyway, et disserter sur les étiquettes avec leurs têtes de mort et leur sémantique trop en nuances. « On ne dit plus “Effet cancérigène suspecté — preuves insuffisantes” mais “Susceptible de provoquer le cancer” », dit-elle à la façon d’une institutrice.

Une absence dans le panorama dressé par Gatien Élie : celle d’un représentant du monde de l’agrochimie, de cette poignée de firmes qui fabriquent les herbicides, fongicides, pesticides. Ils n’apparaissent que par procuration alors qu’ils sont un acteur agricole majeur. Et pas uniquement en Beauce.


  • La plaine. Récits de travailleurs du productivisme agricole, de Gatien Élie, éditions Amsterdam, mars 2018, 154 p., 12 €.



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Source : Jean-Pierre Tuquoi pour Reporterre

Photo :
. chapô : Paysage de la Beauce, dans la commune de Bouville (Eure-et-Loir), en septembre 2016. Flickr (Daniel Jolivet/CC BY 2.0)

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