Le fabuleux et tragique destin du saumon sauvage

8 février 2019 / Lorène Lavocat (Reporterre)

Surpêche, pollutions des eaux, prédateurs invasifs et barrages hydroélectriques mettent en péril la survie des saumons sauvages. Un conservatoire, en Haute-Loire, tente d’enrayer la disparition de ce poisson au métabolisme étonnant.

  • Chanteuges (Haute-Loire), reportage

Emmitouflée dans sa parka violette, Céline Bérard étale deux plans sur la table. Deux cartes de France qui résument le désastre. « En 1800, il y avait des saumons dans la Seine, la Somme, dans tout le bassin de la Loire et de la Bretagne, celui de la Garonne et de l’Adour, indique-t-elle. En 1995, il n’y en avait plus que dans la Loire, l’Allier et quelques rivières bretonnes et pyrénéennes. » Au début du XXe siècle, près de 5.000 saumons étaient capturés chaque année dans la Loire. Moins d’un siècle plus tard, le chiffre ne dépassait pas la centaine.

Inauguré en 2001 pour faire face à la disparition annoncée du poisson migrateur, le Conservatoire national du saumon sauvage de Chanteuges, en Haute-Loire, a des allures de mémorial. Les murs sont ornés d’aquarelles délicates représentant le salmonidé aux différents stades de son développement. Accrochée au plafond, une télévision diffuse des images muettes décrivant sa vie.

Évolution de la répartition du saumon sauvage dans les rivières françaises.

À quelques mètres en contrebas du bâtiment, la Desge et l’Allier se rencontrent au milieu des prairies enneigées. De son doigt ganté, Céline Bérard pointe une frayère, ces « nids » de galets sous lesquels pondent les poissons : « Cet endroit est une zone refuge, où l’on trouve encore des habitats de qualité pour la reproduction. » Mais même dans ce coin encore protégé, aux portes des gorges de l’Allier, les saumons se font rares. En 2018, seuls 102 individus ont franchi le barrage de Langeac, à 5 km en aval.

Pour se reproduire, les saumons reviennent exactement à l’endroit où ils sont sortis de l’œuf 

« Ici se trouve la dernière souche sauvage de grands migrateurs d’Europe occidentale », explique Céline Bérard. Les poissons qui naissent au creux des rivières du Massif central parcourront en effet 10.000 à 12.000 km dans leur courte existence, d’où leur qualificatif de « migrateur ». Cinq ans environ d’une vie bien remplie, le temps de descendre les 1.000 km de rivière qui les séparent de l’estuaire de la Loire, puis de nager vaillamment jusqu’au Groenland afin de s’y gaver de poissons et de krill… avant de revenir à l’endroit exact où ils sont sortis de l’œuf, pour s’y reproduire à leur tour.

Entre-temps, l’animal aura changé de corps et de nom, suivant un calendrier précis. Après l’éclosion mi-février, l’alevin prend des forces sous les cailloux, à l’abri des prédateurs. Il se gorge de provitamines contenues dans l’œuf. En mars, il pointe enfin le bout de son bec et devient tacon. Tacheté comme une truitelle afin de se dissimuler parmi les galets, il va rester un an dans la rivière, développant ses muscles et son squelette. Au printemps suivant, ayant atteint la taille honorable de 20 cm, le tacon vit sa crise d’adolescence : rejet du cocon familial et appel du large. Il prend donc le chemin de l’océan, non sans subir une puberté accélérée nommée « smoltification » : en un mois, le smolt perd ses taches pour se parer de reflets argentés océaniques, change son système rénal afin de pouvoir filtrer l’eau de mer, et adapte son tube digestif à sa future diète marine.

La Desge, à sa confluence avec l’Allier.

Arrivé au port de Saint-Nazaire, il ne lui reste plus qu’à nager 5.000 km pour atteindre le Groenland, où il passera deux à trois années de franche gloutonnerie. « Il est alors obnubilé par le fait de se nourrir, raconte Céline Bérard. Au bout de trois ans, la plupart des spécimens mesurent plus de 1 mètre. » C’est alors le moment du retour au bercail, ou plutôt de remontée, car il s’agit de nager à contre-courant, de sauter les obstacles, de lutter contre la force des torrents. Après 6.000 km d’un marathon aquatique, les poissons retrouvent leur rivière natale, et s’y accouplent. À l’aide de sa queue, la femelle dégage des galets afin de creuser un nid où déposer ses quelque 10.000 œufs. Épuisés, les deux parents meurent généralement peu de temps après la fraie.

« Tout ça, c’est quand ça se passe bien », tempère Céline Bérard. Car en réalité, mille difficultés déployées par les humains viennent compromettre le fabuleux destin du salmonidé. « C’est une espèce menacée par notre civilisation, affirme Louis Sauvadet, président de l’Association protectrice du saumon. Pendant les Trente Glorieuses, pour nous apporter du confort et de la modernité, on a développé l’agriculture intensive, avec des pesticides qui polluent les rivières, on a construit les grands barrages hydroélectriques, qui ont rendu les migrations beaucoup plus difficiles, on a pris beaucoup de gravier — pour construire nos métropoles — dans le lit des rivières, qui se sont enfoncées de 2 à 3 m, et on a surpêché les poissons. »

Le déclin a en fait commencé dès la Révolution, avec la liberté de pêche pour tous les citoyens, ce droit étant auparavant réservé aux seigneurs. Le braconnage s’est alors développé de manière exponentielle : on pêchait de nuit, avec un trident ou un râteau, avec un large filet tendu entre les deux berges ou même avec de la dynamite. « Mais tout s’est accéléré au cours du XXe siècle », précise Louis Sauvadet.

« À la descente comme à la remontée, les barrages font perdre aux saumons un temps précieux 

D’abord avec l’essor des centrales hydroélectriques. Grandes ou petites, elles constituent autant d’obstacles difficilement franchissables par nos amis à nageoires. Et ce, même si des échelles à poissons, censées faciliter le passage, existent depuis la fin du XIXe siècle. Aujourd’hui, il en existe différents modèles, de l’escalier au toboggan en passant par l’ascenseur. « À la descente comme à la remontée, les barrages leur font perdre un temps précieux, explique Céline Bérard. Certains ne trouvent pas la passe à poissons, ou ne parviennent pas à la franchir car elles sont mal adaptées ou mal entretenues. » Or, dans la vie réglée comme du papier à musique des saumons, chaque jour perdu peut se révéler fatal. « À la dévalaison, les smolts disposent d’un mois pour arriver en mer, le temps de leur mutation, dit Mme Bérard. Or, l’accumulation de barrages à franchir peut leur faire perdre jusqu’à 21 jours. » Le poisson se retrouve alors coincé en eau douce, avec un système digestif et rénal adapté pour la mer. Idem à la montaison : « Sur l’axe Loire-Allier, la fenêtre de migration est petite, quelques mois d’hiver, car il faut une température et un débit suffisant pour que les poissons puissent remonter, indique Louis Sauvadet. S’ils sont retardés par des obstacles, les saumons s’arrêtent plus en aval et se reproduisent dans des secteurs où les conditions ne sont pas optimales. »

Des œufs de saumon au Conservatoire national de Chanteuges.

Pour remédier au problème, les pouvoirs publics, les pêcheurs et les associations environnementales ont poussé pour l’installation de passes à poissons de plus en plus performantes, comme au barrage de Poutès, en Haute-Loire. Mais, d’après Philippe Boisneau, pêcheur professionnel, « la difficulté restera, car même avec les meilleurs équipements, un barrage ne laisse passer que 90 % des migrateurs. Ainsi, le saumon supporte au maximum dix obstacles à franchir. » Or, l’Allier compte aujourd’hui une dizaine de barrages, et la Gartempe près d’une centaine. Sans oublier que de nombreux jeunes poissons sont tout bonnement broyés par les turbines : 27 % des smolts (soit plus de 26.000 individus) nés dans le bassin de la Loire sont tués par les ouvrages hydroélectriques, d’après les tableaux de bord Migrateurs de Loire.

« En plus d’empêcher les migrations, ces obstacles dégradent la qualité physico-chimique des eaux, explique Philippe Boisneau. Ils créent de l’eau stagnante, plus chaude, où des bactéries, algues et virus vont pouvoir se développer. » D’où la nécessité d’aménager, avec des passes à poisson et à sédiments performantes, ou même d’effacer les barrages. Or, il y a de la marge : sur le bassin de la Loire, en 2016, moins de 5 % des ouvrages situés sur des cours d’eau à enjeux ont été arasés ou équipés. « L’effacement du barrage de Maisons-Rouges, à la confluence de la Vienne et de la Creuse, a permis le retour d’espèces qu’on ne voyait plus sur ces rivières, comme le saumon et la lamproie, explique le pêcheur professionnel. On est à un point crucial : le changement climatique oblige les espèces à migrer plus en amont ou plus vite pour survivre. Il faut donc impérativement faciliter leur transit, sinon elles disparaîtront, qu’on repeuple ou pas. »

« Le dérèglement du climat pourrait fragiliser encore plus l’espèce » 

Outre les centrales, nos salmonidés doivent faire face aux pesticides, « aux effets délétères sur le développement des œufs et sur les invertébrés aquatiques qui alimentent les jeunes tacons », selon M. Sauvadet. Faire face aussi à la surexploitation des ressources. Désormais interdite dans le bassin de la Loire, la pêche du saumon dans l’Atlantique, notamment illicite, continue d’affaiblir les stocks. « On pêche aussi massivement des poissons dont se nourrissent les saumons sauvages pour élever leurs congénères des fermes aquacoles », observe Louis Sauvadet. En rivière, les prédateurs des saumons ne sont plus humains, mais aquatiques : plus de 630 silures, une espèce invasive présente dans nos fleuves depuis plusieurs décennies, ont été comptabilisés dans le bassin de la Loire en 2018. Enfin, le changement climatique se fait déjà sentir : raréfaction des petits crustacés menacés par l’acidification des océans, raccourcissement de la période d’incubation des œufs, rétrécissement des époques de migration. « Le dérèglement du climat pourrait fragiliser encore plus l’espèce déjà très vulnérable », conclut Louis Sauvadet.

Des bassins de saumons au Conservatoire national du saumon.

Pour enrayer le déclin, des programmes de repeuplement se sont développés. Au Conservatoire national de Chanteuges, des saumons adultes, pêchés dans l’Allier, coulent une retraite heureuse dans de grands bassins. Alternativement, on prélève les gamètes de ces reproducteurs, gamètes qui, une fois fécondés, donneront de précieux œufs. Ceux-ci sont ensuite gardés soigneusement dans des armoires métalliques inondées. 210.000 d’entre eux seront réintroduits avant éclosion dans le milieu naturel. Les autres, plus de 800.000 chaque année, naîtront dans les salles douillettes du conservatoire, et seront relâchés un peu plus tard. « Grâce à ce programme, nous avons atteint un taux de renouvellement de 1,34, c’est-à-dire que pour un saumon né, il y aura 1,34 saumon à la génération suivante, se réjouit Céline Bérard. Sans repeuplement, ce taux tombe à 0,4. »

Louis Sauvadet se montre moins optimiste : « Certes, il y a une remontée du nombre de saumons, mais on est encore loin du compte, nuance-t-il. Nous nous sommes fixé un objectif de 1.700 poissons comme seuil de conservation de l’espèce, mais aujourd’hui, on tourne autour de 700 individus. » D’après lui, « le repeuplement pourrait mieux marcher ». En cause, la fameuse « zone refuge », située sur l’Allier en amont de Langeac. Pour ne pas mélanger saumons « sauvages » — nés dans la rivière de parents nés dans la rivière — et saumons issus de la salmoniculture, nés entre autres à Chanteuges, il est en effet interdit d’empoissonner dans la « zone refuge ». « Le Conservatoire est donc obligé de relâcher ses jeunes poissons plus en aval, dans des zones où les conditions ne sont pas propices, s’agace-t-il. On a ainsi un taux de mortalité encore très important. » Le chemin à parcourir, telle la migration des saumons, reste encore long.


COGEPOMI, PLAGEPOMI… KÉZAKO ?

Le Conservatoire national du saumon sauvage de Chanteuges est une société coopérative d’intérêt collectif, à laquelle participent notamment des élus locaux, des pêcheurs et des associations. Il est un prestataire du Comité de gestion des poissons migrateurs (Cogepomi) de la Loire. Il s’agit d’une instance de concertation qui traite spécifiquement de la problématique de gestion des poissons migrateurs vivant alternativement en eau douce et en eau de mer (anguille, saumon, alose, lamproie et truite de mer). Ce comité valide le plan de gestion des poissons migrateurs (Plagepomi), qui fixe des objectifs et des règles pour la gestion des migrateurs.


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Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos : © Anaïs Cramm/Reporterre
. sauf chapô : Pixnio (CC0)


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