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Notre-Dame-des-Landes : pique-nique et semailles pour rebondir

21 mai 2018 / Julie Lallouët-Geffroy et Nicolas de La Casinière (Reporterre)

Deux jours après la deuxième vague d’expulsions sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes, les militants se sont réunis pour reconstruire, mais aussi travailler aux champs. Une journée qui a peu mobilisé. Fatigue, fortes tensions internes et un certain abattement. Mais la volonté de rester est bien enracinée.

  • Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique), reportage

Comme souvent, la Zad de Notre-Dame-des-Landes est ambivalente. Oscillant entre l’optimisme, le désir de construire un autre monde et l’abattement des expulsions de la semaine dernière, et celles de la mi-avril. La Zad encaisse la fatigue, un premier sentiment d’abattement et le besoin de dépasser les divisions internes.

La Datcha, détruite en fin de semaine.

Un peu avant midi, l’hélicoptère de la gendarmerie a repris son survol de la zone. Du haut du ciel, la caméra de l’hélico a pu scruter un curieux convoi portant une boule de traverses de bois, des pique-niqueurs dégustant le soleil, des gens reconstruisant des barricades, des épouvantails de paille et de chiffon, une batucada, un triton géant en toile peinte, des tracteurs, une manif en plein bocage, un apéro dans un bar sans licence…

Les objectifs de la journée : planter, reconstruire. Conjurer par des gestes communs l’amertume des destructions et de l’impuissance de ces derniers jours. Les chantiers collectifs donnent toujours du cœur à l’ouvrage et un plaisir de travailler ensemble.

La Zad, un symbole « d’une autre manière de vivre » 

Malgré des contrôles matinaux des automobiles aux abords, les gendarmes n’ont pas montré leurs casques au sein du périmètre de la Zad. Ce dimanche, le pique-nique à Bellevue a rempli les alentours du hangar de l’Avenir de casse-croûtes, de thermos de café, de cakes aux olives, de bouteilles de rouge, de canettes de bière. Entre deux coups de fourchette à sa salade, Emma se dit « très triste » de la faible mobilisation en ce jour de rassemblement, mais sa voisine comprend l’usure provoquée par « cette stratégie guerrière de harcèlement ».

Le Cartel des cantines en luttes s’est occupé du repas du dimanche 20 mai.

Contre l’aéroport et son monde, tel était le slogan des opposants. La partie « contre l’aéroport » est remplie, mais quid de ce « et son monde » ? Pour Aurélia, « il faudrait dire contre le système, en l’occurrence capitaliste et mortifère ». Et il y a du pain sur la planche, à tel point que « défendre la Zad est une question de survie, de survie pour la biodiversité, humanité incluse ».

Emma voit surtout dans la Zad un symbole « d’une autre manière de vivre ». Une brèche dans le capitalisme à maintenir. Et même à agrandir pour Aurélia qui imagine la Zad comme une coopérative intégrale « qui réponde à tous les besoins de la vie, comme ça existe à Barcelone ». Déçues mais pas abattues pour autant, l’une passera l’après-midi à semer du sarrasin, l’autre à construire des épouvantails à gendarmes.

Dominique, Emma et Aurélia.

Car l’après-midi était chargé : maraîchage, semailles, récupération de matériaux, épouvantails mais aussi transport d’un dôme géodésique, version 7 du Gourbi, retrouvant ce lieu collectif du marché hebdomadaire de la Zad. Un lieu symbolique, détruit et reconstruit inlassablement. La soirée de ce dimanche a fait la fête autour de ce nouveau dôme pour une soirée dite de « réunification ».

Convoyage du dôme à la Rolandière.

En attendant, le soleil radieux met du sourire à ce que certains tentent de ne pas appeler des lendemains de défaite. « Finalement, qu’il n’y ait quasiment pas eu d’affrontement jeudi et vendredi, c’est peut-être pas si mal, dit un paysan. Ça rend absurde la démesure des moyens militaires mis en œuvre. C’est le coup du marteau pilon requis pour écraser une mouche… »

« Gourbi Forever. »

« C’est vrai que voir la carte des lieux détruits de la Zad depuis le 9 avril, ça fait un sacré effet, mais si on regarde bien, combien de ces lieux sont dans des projets collectifs ? Pas beaucoup », ajoute un barbu qui reconnaît qu’il va falloir beaucoup de discussions pour retrouver des envies communes et une cohésion entre fractions zadistes. Des groupes déchirés par l’engagement ou le refus des négociations avec l’État et des projets, agricoles, artisanaux, culturels, soumis à la préfète. Il défend la stratégie d’autodéfense administrative qui a répondu aux fiches individuelles par une somme de projets reliés entre eux, interférent sur des mêmes parcelles selon les saisons, les rotation culturales et les usages : « On est bien obligé de jouer avec les cartes qu’on a. Si moi on me dit de ne jouer que des 7 et des 8 et que ça peut marcher, hé bien, je joue ça. »

« Oui, bien sûr qu’il y a nettement moins de monde, note une jeune femme en bottes de caoutchouc. Moi j’habite à côté, à Vigneux-de-Bretagne. Avant l’abandon du projet, à tous les rassemblements, je voyais mes voisins. Une fois l’aéroport abandonné, c’est fini pour eux. Et puis, c’est un des premiers grands week-ends où il fait très beau. Comme en plus, on n’a pas eu de gros affrontements policiers… C’est malheureux à dire, mais ça ramène toujours du monde, l’indignation. »

« La Zad doit rester un lieu d’expérimentation, agricole, sociale » 

À cinq cents mètres de là, la cabane de La Hulotte s’active. Ce dimanche, les soutiens ont été conviés à planter des oignons. Étienne fait partie des militants qui ont déposé un dossier en préfecture en vue d’une installation agricole, ici en maraîchage. Il vit ici depuis deux ans. « Nous, on ne va pas tout perdre, et s’il faut faire des dossiers, faisons-les, c’est pas pour autant qu’on se couche et qu’on va arrêter de militer et d’organiser des cantines pour les autres luttes, bien au contraire. »

Étienne, qui a déposé un dossier à la préfecture pour une installation en maraîchage.

Caroline et Florent sont venus depuis Nantes donner un coup de main, et ce jour-là, un coup de main pour les oignons. Caroline, future étudiante en agroforesterie : « J’ai l’impression que la FNSEA [Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles] veut tout récupérer ici, et ça, je ne le veux pas, ça ne représente pas l’agriculture que je souhaite. La Zad doit rester un lieu d’expérimentation, agricole, sociale. » Toujours convaincus, ils ne sont pas taraudés par les fissures du mouvement, même s’ils admettent bien volontiers qu’« on a le droit d’être découragé face à toutes ces lacrymos, mais dans le fond, on est tous là pour la même chose ».

Caroline et Florent viennent régulièrement à la Zad.

Une jeune femme, enseignante : « Depuis Rennes, à lire les écrits, on sent bien qu’il y a des problèmes internes, mais aussi que malgré ces dissensions, ça tient ! Ça n’est pas de nature à anéantir le mouvement. D’un autre côté, le discours officiel est parvenu à masquer une attitude très autoritariste et une volonté d’écrasement sous une façade magnanime, capable d’accorder un premier délai, puis un deuxième. Tout ça pour des conventions d’occupation provisoire ultra-précaires, puisqu’elles s’achèvent en décembre et seront renégociées à l’automne. C’est à dire dans moins de six mois... »

Sur un bout du champ à l’Est, près de l’ex lieu-dit Lama fâché, une balance pèse soigneusement les doses de graines de sarrasin, à mêler à du sable pour des poignées plus lourdes. Les apprentis semeurs les dispersent comme ils peuvent, en imitant les gestes de bras mécaniques dont on vient de leur faire la démonstration. Des piquets de bambou délimitent des couloirs de 4 m par 40. « On plante 35 kg à l’hectare, bien moins que le blé qui requiert 200 kg semés à l’hectare. La récolte aura lieu entre mi-septembre et mi-octobre, dans des conditions en général assez humides. Faudra sécher le blé noir après ça. » L’équipe de semailles mêle des syndicalistes de Sud et de la CGT, des gens de comités de soutien alentour, des familles, et même des cagoulés, qui font plaisanter les autres : « C’est pour se protéger du soleil ou c’est des Touareg ? » Les cégétistes protestent en rigolant : « Non mais c’est du travail du dimanche, ça... » Le meneur des semailles les prend au mot : « Vous gênez pas pour péter une grève, on a de la main-d’œuvre aujourd’hui. » Il n’y a pas assez de seaux pour que chacun et chacune reprenne le geste auguste de la semeuse des vieilles pièces d’un franc. Après l’abandon du projet d’aéroport, la fête du 11 février avait pris comme slogan « Enraciner l’avenir » . Tant bien que mal, ce dimanche a suivi le même sillon.

Semailles de blé noir.

LA RECONQUÊTE DU GOURBI

À nouveau, une installation se fait au Gourbi, maintes fois construite et maintes fois rebâtie. Voici la vidéo prise par des zadistes dimanche :





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Lire aussi : L’opération militaire sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes s’est poursuivie et achevée

Source : Julie Lallouët-Geffroy et Nicolas de La Casinière pour Reporterre

Photos : © Julie Lallouët-Geffroy et Nicolas de La Casinière/Reporterre
. chapô : livraison d’épouvantail à gendarmes, dimanche 20 mai, à Notre-Dame-des-Landes. © Nicolas de La Casinière/Reporterre

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