Quand les marchands d’armes essayent de se verdir

12 janvier 2018 / Warda Mohamed et Camille Martin (Reporterre)



Énergies renouvelables et écoconception ont fait leur entrée dans les équipements militaires. Ce qui ne change rien à la nature destructrice des armes et aux conséquences désastreuses des guerres. Désastreuses aussi pour les écosystèmes et la faune sauvage, comme une étude parue dans « Nature » vient de le démontrer.

La guerre tue. Rien de nouveau sous les bombes, mais une étude de l’université de Princeton (États-Unis), publiée mercredi 10 janvier dans la revue Nature, pointe les menaces d’extinction de grands mammifères vivant dans des zones de guerre.

Éléphants abattus pour l’ivoire, qui finance les combattants, ou antilopes chassées pour leur viande par des populations affamées : les grands animaux d’Afrique sont toujours des victimes collatérales de ces conflits, où certains périssent aussi directement sous les balles. « Les trajectoires des populations sauvages déclinent avec l’augmentation de la fréquence des conflits », affirme l’étude, fondée sur l’évolution de 253 populations de 36 espèces de grands mammifères herbivores, dans 126 zones protégées de 19 pays africains.

La guerre détruit les humains et les écosystèmes. Malgré cette évidence maintes fois répétée — dès 1972, la Conférence des Nations unies a établi que « la guerre exerce une action intrinsèquement destructrice sur le développement durable » —, les industriels de l’armement s’emploient à faire passer leurs nouveaux équipements comme respectueux de l’environnement.

« Rendre les véhicules plus silencieux, c’est pratique pour passer entre les lignes ennemies » 

C’est même devenu un argument marketing, comme Reporterre a pu le constater dans les allées du salon Milipol, à Paris, en novembre dernier. Avec 10.000 exposants et 27.000 visiteurs internationaux, ce rendez-vous est « le premier événement mondial de la sécurité intérieure des États ».


À quelques mètres d’imposants véhicules, Louis Dosseur, commercial chez Renault Trucks Defense, la branche de Renault Trucks spécialisée dans les véhicules militaires (groupe Volvo) et premier fournisseur de véhicules terrestres de l’armée de Terre française, présentait la propulsion hybride, qui fonctionne à l’essence et à l’énergie électrique. « Cela permet de consommer moins, d’émettre moins de CO2 et de rendre les véhicules plus silencieux, c’est pratique pour passer entre les lignes ennemies », disait-il. Si ce n’est pas l’argument principal, « la moindre empreinte carbone reste une valeur ajoutée ».

De Nexter à Thales, énergies renouvelables et écoconception ont ainsi fait leur entrée dans les équipements militaires. La guerre se pare de vert, et les industriels vont jusqu’à nous vendre des conflits moins destructeurs. Pourtant, des dérives ont été déjà documentées. Exemple significatif, celui des « balles vertes », sur lequel le Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (Grip) a enquêté : dans le sillage de la guerre du Golfe de 1991, on apprenait que « les forces armées américaines recouraient à des munitions fabriquées à partir d’uranium appauvri, matériau à la fois bon marché et [...] extrêmement toxique [...]. On se demanda alors s’il n’existait pas des liens entre la naissance de bébés difformes en Irak [...] et l’utilisation de projectiles contenant cette substance ».

« Main dans la main avec la réhabilitation de la faune » 

L’armée états-unienne lança alors une « balle verte » avec du tungstène, considérée comme moins nocive pour l’environnement (mais tout aussi létale). Ces balles se sont avérées elles aussi toxiques. Interdites sur le territoire des États-Unis, elles restent utilisées dans d’autres pays par l’armée états-unienne. À Gaza, l’armée israélienne a utilisé durant l’offensive de 2008-2009 de nouvelles bombes, composées d’un explosif mélangé à du tungstène et développées par l’armée états-unienne, appelées Dense Inert Metal Explosive (DIME) « qui ont causé des blessures que ne reconnaissaient pas les médecins », note le Grip. Ces « armements verts » n’ont donc pas eu le résultat annoncé.

Alors que les dépenses militaires mondiales se sont élevées à 1.407 milliards d’euros en 2016, et à l’heure où la course aux armements se poursuit — les ventes d’armes par les 100 plus grandes entreprises sont reparties à la hausse en 2016, atteignant 313 milliards d’euros — le monde n’a-t-il d’autre choix que de panser les plaies humaines et environnementales infligées par des armes toujours plus performantes ? Le Programme des Nations unies pour l’environnement (Pnue) a ainsi créé une « post-conflict and disaster management branch », chargée notamment de la restauration des écosystèmes dans des régions ayant connues des guerres.

Dans leur étude du 10 janvier, les chercheurs de l’université de Princeton évoquent quant à eux l’exemple du parc national de Gorongosa, au Mozambique, où ils ont travaillé. Plus de 90 % des grands mammifères avaient disparu à la suite des guerres qui ravagèrent le pays entre 1977 et 1992, mais la faune sauvage est revenue à environ 80 % de ses niveaux antérieurs. Anciens combattants embauchés comme gardes anti-braconnage, programmes d’éducation des habitants, création d’emplois dans le tourisme… Aider les communautés locales à retrouver une vie normale après une guerre est certes « une priorité, mais cela peut se faire main dans la main avec la réhabilitation de la faune », insistent les auteurs.




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Lire aussi : L’armée, ça sert aussi à faire la guerre au climat

Source : Warda Mohamed pour Reporterre

Photo :
. chapô : véhicule de l’avant blindé (VAB) de type Mark 3, construit par Renault Trucks Defense. Certains sont équipés d’une technologie hybride, combinant machine électrique et moteur à combustion. © Renault Trucks Defense

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