Quand les vélos servent à tout, sauf à faire du vélo

10 février 2018 / Émilie Mendonça (Reporterre)

En transformant de vieux vélos en machines à laver, en mixeurs et autres moulins à café, l’association Maya Pedal associe recyclage, économies d’énergie et aide au développement en milieu rural. Leurs innovations séduisent au-delà des frontières du Guatemala.

  • San Andrés Itzapa (Guatemala), reportage

Ici, un vélo surmonté d’un mixeur, là un autre pour moudre le grain, un troisième pour concasser les noix de macadamia… Les bicimáquinas ou « vélos-machines » de toutes sortes peuplent le hangar de l’association Maya Pedal, qui les fabrique dans le village de San Andrés Itzapa, au Guatemala.

Mais en ce mercredi 3 janvier 2018, une fois n’est pas coutume, les postes de travail sont désertés, et pour cause : tout le monde est réuni autour d’un énorme conteneur venu des États-Unis.

L’effervescence a gagné toute l’équipe. À l’intérieur de cette grosse brique métallique, pas moins de 400 vélos d’occasion attendent Maya Pedal. L’arrivage est une excellente nouvelle, puisque le directeur de l’association, Mario Juárez, précise que cinq ans ont passé depuis la précédente livraison.

L’atelier de Maya Pedal.

Entretemps, les rouages ont continué de tourner : « Nous avons trouvé le moyen de construire des vélos-machines à partir de presque rien, en récupérant des tubes et des métaux pour construire les cadres, en fabriquant nous-mêmes certaines pièces, ce qui nous a permis de répondre à la demande », raconte Mario. Une demande qui, à la grande surprise des bénévoles eux-mêmes, vient du monde entier, alors que Maya Pedal a été créée en premier lieu pour satisfaire les besoins des communautés rurales alentour.

« On peut mettre des pédales sur n’importe quoi ! » 

Né et élevé dans le village de San Andrés, qui compte un peu plus de 30.000 habitants répartis sur 90 km2 de campagnes, Mario Juárez a participé au projet Maya Pedal dès la fin des années 1990 : « Au tout début, nous voulions juste fabriquer une machine pour broyer la nourriture pour les volailles de nos fermes. »

Avec l’appui de l’association canadienne Pedal, les premières machines voient donc le jour en 1999-2000, avant que les Guatémaltèques ne prennent le relais en créant l’association Maya Pedal dès 2001.

« La première était un monstre ! — Mario en rit encore — On a commis beaucoup d’erreurs, les premières machines étaient fragiles, et lorsqu’elles cassaient, il fallait parfois parcourir des centaines de kilomètres pour aller les réparer, c’était compliqué. Mais c’est en forgeant qu’on devient forgeron ! Avec l’aide des bénévoles, dont certains étaient ingénieurs ou mécaniciens, nous avons amélioré les machines, et les notices de fabrication. » On peut d’ailleurs en télécharger certaines pour fabriquer sa propre machine parmi les vingt-et-une qui ont vu le jour en dix-sept ans de travail.

Mario Juárez, le directeur de l’association Maya Pedal, sur un « vélo-mixeur ».

Chaque prototype est né pour répondre aux demandes des paysans, à commencer par le moulin « nix-tamal », qui mout le maïs nécessaire à la fabrication des tortillas, le pain quotidien local. Si ces appareils propulsés à la seule force des mollets sont bien sûr écologiques, pour leurs créateurs, l’idée première était surtout de pallier le manque d’électricité et de faciliter la vie quotidienne des habitants. Avec une idée simple en tête : « On peut mettre des pédales sur n’importe quoi ! »  

Détail du vélo-moulin à maïs « nix-tamal », l’une des machines les plus imposantes proposées par l’association.

Une pompe à eau, un générateur d’électricité ou un vélo-lave-linge… tout est possible, y compris le désormais célèbre vélo-mixeur, le plus grand succès de Maya Pedal aussi bien dans les pays étrangers qu’auprès des femmes des villages voisins, protagonistes de l’aventure.

Les femmes, premières utilisatrices des vélos-machines 

Car les femmes sont partie prenante du projet à bien des titres : tout d’abord, par la place prépondérante qu’elles occupent dans le monde rural, où elles gèrent le foyer et tissent, cuisinent, cultivent le potager… Elles sont donc souvent les premières utilisatrices des vélos-machines, qui leur ont également permis de développer de nouvelles activités.

Le groupement Agrapto, basé à San Andrés, produit ainsi grâce au vélo-mixeur son shampooing maya à base d’Aloe vera. Les femmes se découvrent donc entrepreneuses, et s’investissent pour soutenir les jeunes filles dans leur accès à l’éducation et à l’autonomie.

Elena María Siquinajay Sal et le shampooing maya fabriqué par les femmes de San Andrés avec les vélos-mixeurs.

Ce n’est donc pas un hasard si l’on retrouve dans le comité directeur de l’association Maya Pedal des collectifs menés par et pour les femmes : Agrapto, mais aussi le Groupe de femmes Chimixaya, le Groupe en action, et le Groupe des femmes entrepreneuses siègent au conseil qui se réunit chaque mois pour écouter le bilan de l’association et valider les prochains projets.

L’association Niñas lideran (« les filles sont des meneuses ») visite et teste les machines de Maya Pedal dans le cadre d’actions à destination des femmes guatémaltèques.

Parmi ceux-ci, on retrouve la collaboration avec d’autres ONG pour la responsabilisation et l’émancipation des adolescentes de la région, qu’il n’est pas rare de voir arriver dans l’atelier pour découvrir Maya Pedal et s’essayer à la mécanique.

Au fil du temps, l’association a également identifié des besoins que les seuls vélos-machines ne pouvaient satisfaire. Alliant toujours solidarité et ancrage rural, en 2016 Maya Pedal s’est ainsi rapproché de l’ONG ConstruCasa : « Nous avons fourni des logements à soixante familles de San Andrés, et nous y retournerons cette année pour les aider avec des vélos-pompes à eau, et réfléchir à des alternatives pour l’approvisionnement en électricité », raconte Mario Juárez.

« Il y a l’amour du vélo bien sûr, mais aussi la simplicité et la générosité » 

Si pour ces pompes à eau, l’association va sans doute solliciter les dons, tout comme elle le fait parfois pour aider certaines familles à acquérir des machines, l’équipe est fière de souligner l’autonomie financière de Maya Pedal. La vente d’une vingtaine de machines par mois au Guatemala, mais aussi aux États-Unis et en Europe, suffit à faire tourner l’association, qui fait vivre Mario mais aussi un technicien, Marvin Mijangos, et la jeune Danha Alvarado pour l’administration.

Aux côtés des salariés, on retrouve des bénévoles venus des quatre coins du monde. États-Unis, Espagne, Pologne, France… les bonnes volontés affluent, en plus des cyclistes qui s’arrêtent par curiosité et restent par passion. Dave Renfrow est de ceux-là : le retraité états-unien y fait régulièrement halte depuis trois ans.

Le plan du « bicimolino ».

Entre deux séances de déchargement du conteneur qu’il a contribué à remplir avec la collecte organisée au Montana, Dave Renfrow commente, tout sourire : « J’ai rencontré ici des gens formidables. Il y a l’amour du vélo bien sûr, mais aussi la simplicité et la générosité, et ces incroyables machines qui permettent d’aider les plus démunis avec un peu d’huile de coude et d’ingéniosité ! Il suffit que chacun y mette un peu du sien et l’on peut faire naître des projets comme cette collecte de vélos. »

Quelques jours après nous, des journalistes coréens sont arrivés, suivis de près par des étudiants new-yorkais. Le 24 janvier, c’est la fille du directeur, Melody Juárez, qui s’envolait pour les États-Unis afin d’y présenter le projet à la télévision. Maya Pedal franchit ainsi les frontières, démontrant au jour le jour qu’écologie peut rimer avec autonomie, pays en développement et mondialisation.




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Lire aussi : Le Finlandais qui inventait des vélos extraordinaires

Source : Émilie Mendonça pour Reporterre

Photos : © Émilie Mendonça/Reporterre sauf :
. les femmes : © Dave Renfrow/Maya Pedal

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